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Rester au Prêcheur

L'horizon d'un nouveau paradigme (Martinique, 2016)

Staying in the Prêcheur (Martinique, 2016)

The Prospect of a New Paradigm (Martinique, 2016)
22/06/2019

Résumé

Face aux diffeĢrents aléas naturels conjugués à la montée des eaux, comment réinventer nos modèles d'habiter ? La commune du Prêcheur, située au Nord-Caraïbes de la Martinique, est sujette à de nombreux phénomènes naturels plus ou moins récurrents. Habiter dans ce milieu engendre un risque potentiel. Les questions environnementales, liées aux risques, et foncières, liées à l'habitat informel, sont appelées à se conjuguer dans la conception de l'occupation du territoire. Au croisement de l'écologie et de l'économie, les dynamiques du milieu naturel deviennent les données pour faire projet. Dans un contexte fragile, le projet de territoire ne peut se représenter sous une forme unique et figée. Les phénomènes climatiques et les sociétés se transforment sur le temps long. Il devient nécessaire d'accepter dès aujourd'hui la mise en marche d'un processus qui ne pourra être prolongeĢ par les générations futures que s'il a déjà été amorcé. Le projet se voit alors comme la vision d'une ambition à l'horizon 2100, qui se met en place par le biais de différents outils. Lorsqu'ils sont mis en relation, ils deviennent autant d'entrées possibles pour déclencher des actions afin que les habitants aussi bien que les élus construisent ensemble la vision d'un futur Prêcheur.
In the face of different natural hazards combined with rising water levels, how should we rethink our modes of existence? The municipality of Le Prêcheur, located in Northern Caribbean region of Martinique, is subject to a wide variety of recurring natural events and living in such an environment entails potential risks. Environmental questions linked to these risks and land tenure issues relating to informal housing will have to be taken into consideration in future urban planning and land use projects. At the crossroads of ecology and economics, the dynamics of the natural environment provide data which need to be used in urban planning. In a fragile context, an urban planning project cannot be represented in a single set form. Climatic events and societies evolve over time making it necessary to accept the initiation of a process that may only be continued by future generations if it is implemented as from today. The project is intended to achieve its goals by 2100 and to be implemented by means of tools fostering joint actions by residents and elected representatives to build a vision of the future for Le Prêcheur.

Texte

Ce projet a été réalisé en 2016 dans le cadre d'un postmaster1 en urbanisme à l'École d'architecture de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée. L'étude a été cocommanditée par la Deal de Martinique (direction de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement) et la commune du Prêcheur. Elle a été conçue par quatre étudiants architectes-urbanistes, diplômés de l'École nationale supérieure d'architecture de Clermont-Ferrand en 2015. Ceux-ci ont par la suite formé un collectif, Meat architecture & territoires.
La Martinique est un territoire qui connaît de nombreux phénomènes naturels accentués ces dernières années par le réchauffement climatique. La commande émane en premier lieu de la problématique de recul du trait de côte, en partie causé par la montée des eaux, et cherche une vision à long terme, l'horizon 2100.
L'étude a été amorcée par une immersion in situ durant deux semaines au cours desquelles nous avons pu rencontrer divers acteurs locaux (mairie, DEAL, Cap Nord, Agence des 50 pas géométriques, ONF, PNR, universitaires travaillant sur le sujet de la montée des eaux en Martinique...), et bénéficier de récits complémentaires au gré des rencontres avec les habitant.e.s, évoquant leurs pratiques agricoles, de pêche, leurs manières d'habiter, leurs témoignages sur l'évolution du trait de côte et le bousculement des pratiques que cela engendre. Aussi, la restitution de l'étude a pris la forme d'une présentation devant les prêchotins, suivie de tables rondes permettant à chacun.e de s'exprimer sur le sujet. L'étude doit beaucoup à ces nombreux échanges qui ont permis de comprendre le site, et de nourrir le projet.

Le paysage et ses dynamiques comme préalable

Dans le contexte tropical (climax écologique) et exposé aux risques, le paysage ainsi que les dynamiques propres au milieu naturel deviennent le préalable pour faire projet. Nous abordons le paysage comme la résultante de la conjugaison d'un site (milieux naturels et leurs dynamiques propres) et de son activité humaine (habitat, culture, économie, politique...). Les questions environnementales de risques et foncières d'habitat informel (très présentes en Martinique) sont appelées à s'associer dans la conception de l'occupation du territoire. Le projet se place ainsi à la rencontre entre dessin et stratégie économique afin d'être capable de transmettre une vision d'un futur possible.

Figure 1. Littoral du Prêcheur : un futur désirable. © Image Meat.

À l'heure du changement climatique et de la montée des eaux, le paysage modifie les conditions d'occupation des territoires. En bordure littorale, ces aléas deviennent une menace directe pour l'habitat, poussant parfois des populations à fuir. L'île a déjà connu de pareilles situations, avec la relocalisation du quartier de Nord-Plage, à Macouba, sur la côte Nord-Atlantique.
La commune du Prêcheur (1 600 habitants, au revenu par habitant le plus faible de l'île), située au Nord-Caraïbes de la Martinique, est sujette à de nombreux phénomènes naturels plus ou moins récurrents. Habiter dans ce milieu engendre donc un risque potentiel. Pour prétendre à la pérennité du site, la manière d'occuper le territoire passe nécessairement par la considération de son paysage et l'intégration des aléas qui en résultent. D'ici 2100, (horizon fixé par l'étude), le littoral martiniquais aura été redessiné, faisant disparaître une partie de l'occupation côtière. L'enjeu est ici d'imaginer la résilience d'un site et de sa communauté. En physique, la résilience désigne la capacité d'un matériau à retrouver sa forme après avoir été comprimé, perturbé. Du latin resilire qui signifie « rebondir », ce terme montre bien le double pari qui est en jeu : absorber les aléas naturels cycliques, tout en engageant la commune dans un nouveau rebond de son histoire, nécessaire à sa survie.

Par conséquent, la stratégie proposée n'est pas l'illustration technique d'une opération à construire. Le projet se voit comme un objet appropriable donnant la possibilité d'entreprendre. Il se décline selon trois parties. La première s'attache à replacer le risque dans un nouveau paradigme vis-à-vis du territoire et de son paysage. La seconde propose un nouvel horizon d'occupation du territoire à partir d'une mise en perspective historique et des systèmes endogènes actuels. Ensuite, une troisième partie développe différents outils pour initier le processus d'écosystème, avant de proposer dans un quatrième temps un résultat possible de l'application de ces outils, au regard de l'horizon énoncé. Notre objectif est dès lors d'élaborer les leviers afin que les habitants aussi bien que les acteurs territoriaux construisent ensemble la vision d'un futur Prêcheur.

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande encore. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »
Albert Camus, Discours à la réception du prix Nobel de littérature, Stockholm, 10 décembre 1957

Face aux différents aléas naturels conjugués à la montée des eaux, comment transformer les contraintes du paysage en atouts pour réinventer durablement nos modèles d'habiter ?

Figure 2. Le Prêcheur, au pied de la montagne Pelée. © DSA-EAVT.

Paysages dynamiques : vers un changement de paradigme

Au village du Prêcheur, le paysage se constitue d'une succession de mornes et de ravines sur les flancs de la montagne Pelée. Creusés et érodés par l'eau sur plusieurs millions d'années, les flancs sont en majorité recouverts par la forêt tropicale, clairsemés de bandes d'agriculture vivrière. Ce milieu spécifique à la montagne Pelée n'est pas statique, il est le théâtre de nombreux phénomènes naturels. Le site, sa morphologie et ses mouvements sont la résultante de ces aléas.
On distingue deux grandes familles de mouvements paysagers : l'une allant de la terre vers la mer, l'autre de la mer vers la terre. Le littoral se retrouve alors à l'interface de ces deux grandes dynamiques. Contrairement aux aléas qui sont récurrents mais ne se produisent qu'à une certaine période, l'érosion côtière est un phénomène inéluctable et permanent à l'échelle humaine.
L'aléa volcanique a participé au changement du paysage, provoquant une avancée momentanée du trait de côte. Les dernières éruptions de la montagne Pelée sont très récentes, en 1902 et 1928, et ont apporté en bordure littorale les matériaux qui constituent aujourd'hui le sol de l'urbanisation. Ces matériaux, de faible cohérence, sont particulièrement vulnérables à la houle et sujets à l'érosion. On observe sur certaines anses un recul du trait de côte de 50 à 200 m en 60 ans. L'habitat tout comme la route littorale se retrouvent très exposés.
 
Par ailleurs, le phénomène est partagé à l'ensemble du Nord-Caraïbes, la question de la résilience se pose donc à toutes les échelles le long de la côte. Bon nombre de communes étant desservies uniquement par la route côtière, si celle-ci venait à disparaître, leur seul accès se ferait par voie maritime. Le Prêcheur en est un exemple particulièrement significatif puisqu'il se trouve au bout de cette route littorale.
Aujourd'hui, pour faire face au recul du trait de côte et conserver ces infrastructures, principalement la route littorale, le réflexe généralisé ne produit que des réponses à court terme. Ainsi, de nombreux renforcements d'urgence, tels que des enrochements ou du béton projeté, sont mis en œuvre par les pouvoirs publics pour protéger la route littorale, impactant fortement la biodiversité et l'environnement, et marquant une rupture des continuités paysagères.

Vers une nouvelle logique territoriale fondée sur les infrastructures paysagères

Habiter au sein d'un milieu dynamique implique un mode d'habiter souple, capable de modifier son état en fonction des aléas. Nous nous sommes appuyés sur deux typologies locales, à l'échelle architecturale et territoriale : les « cases restaurant » et le carbet.
La « case restaurant », par exemple le relais Préchotin, restaurant situé sur la plage du Prêcheur, est composée d'un bloc dur renfermant les adductions de réseaux, et d'une partie légère et souple, la salle du restaurant. Cette dernière cède sous la houle et les vents cycloniques, mais assemblée de manière simple, elle est facilement reconstructible après l'événement.

Figure 3. Résilience de la case restaurant face aux cyclones. © Axonométrie DSA-EAVT.

Le deuxième modèle, vernaculaire et plus ancien, datant de l'époque précolombienne, s'organisait par familles : un carbet (« l'abri »), la construction la plus imposante, équivalait à un équipement collectif où l'on stockait les réserves de nourriture et où l'on se rassemblait ; et autour, un système de cases plus modestes pour les ménages. Entre ces constructions se déployaient les cultures et plantes médicinales pour subvenir au besoin de la communauté (le jardin Caraïbes).

Figure 4. Le Prêcheur, carte de Moreau du Temple, 1700-1770.

À l'échelle territoriale, au XVIIIe siècle, les habitants occupaient l'intérieur des terres, dans le creux des ravines et ne descendaient sur le littoral que pour la pêche et quelques activités commerciales. On se rendait au Prêcheur par la mer, en bateau. La première route royale n'est tracée qu'au siècle suivant, en 1851.
Le 8 mai 1902, l'éruption de la montagne Pelée a fait 28 000 victimes sur le Prêcheur et Saint-Pierre et n'a laissé qu'un seul survivant. Jusqu'alors, Saint-Pierre était considéré comme la capitale des Caraïbes, elle concentrait les activités portuaires et commerçantes et représentait un haut lieu intellectuel de culture et de décision. En 1928, « la petite éruption » a, quant à elle, pu être prévenue en amont. Les habitants se sont réfugiés dans les banlieues de Fort-de-France. Les autorités ont interdit alors l'occupation de ce territoire au vu du danger et ont rayé le Prêcheur de la carte. Malgré l'interdiction, en 1930, le maire Georges Nadeau, soutenu par les prêchotins, a décidé de passer outre, et de s'y installer en invoquant l'argument nourricier. Le Nord possède des terres et une mer fertiles : il est « le grenier de la Martinique ». Aujourd'hui, l'urbanisation du Prêcheur se concentre en bordure littorale, selon une bande continue d'habitats informels et autoconstruits, plus ou moins large suivant la topographie. La figure du bourg traduit son histoire. Cette forme d'urbanisation est le conjugué des phénomènes naturels et réglementaires : par crainte du volcan, et par volonté de survivre, les habitants se sont installés, illégalement, près de la mer.

Aujourd'hui, en raison du phénomène d'érosion, il est une nouvelle fois question de survie. Le littoral est alors affirmé comme une interface, entre terre et mer, il s'agit d'en faire une composante principale du projet. Dans une logique insulaire, le cabotage par bateau permet de relier directement entre eux différents points d'entrée sur l'île. De ces points d'entrée, se tracent des routes qui pénètrent vers l'intérieur des terres pour les exploiter et les occuper. La logique de cabotage se retrouve encore aujourd'hui dans la diversité toponymique des anses et criques découpées sur la côte. Or, la construction de la route littorale, et la mobilité du « tout voiture » ont remplacé la liaison maritime. À présent, la route va disparaître sous l'érosion. La question du bateau retrouve alors une légitimité naturelle et devient une alternative évidente. La liaison par voies navigables constitue alors un changement de paradigme qui demande à prolonger la réflexion sur l'arrière-pays : comment imaginer une nouvelle sédentarité sur les terres ?
Les mouvements paysagers de la terre vers la mer modèlent le site sur le temps long et produisent des épisodes parfois violents : lahars, inondations, glissements de terrain. La stratégie propose une nouvelle implantation prenant en compte ces aléas, et une gradation des trois composantes de l'habitat correspondant aux trois natures humanistes, selon Saint Thomas d'Aquin : forêt, agriculture, jardin/construction.
La topographie hiérarchise alors l'organisation spatiale : planter le fond des ravines, placer les constructions sur les crêtes et cultiver les flancs des mornes. Le projet vise alors à favoriser l'accès sur les lignes de crête (seuls espaces épargnés par les aléas et la montée des eaux), y installer les nouveaux carbets (refuges-équipements), et déployer l'habitat à partir de cette route selon des bandes dans la topographie.
L'agriculture sur les flancs des mornes se hiérarchise aujourd'hui selon la pente. Au fond des ravines, les arbres fruitiers, comme les bananiers et manguiers, sont plantés le long des cours d'eau et maintiennent les terres. Le reste des coteaux est consacré au maraîchage alterné entre jachère et pâturage. La proposition du projet est d'affirmer et d'appliquer ce principe sur les différents mornes comme structure générale du territoire : fruitier dans le talweg (ou espèces déjà présentes si c'est le cas), habitations sur la crête et agriculture sur les flancs selon un système agroforestier de haies parallèles à la pente.

Le Nord-Caraïbes incarnait autrefois le « grenier de la Martinique » grâce à ses terres fertiles. Aujourd'hui l'agriculture persiste, mais dans une bien moindre mesure, essentiellement concentrée à proximité immédiate du village. Le défrichage en lanières de la forêt - qui occupe aujourd'hui des terres autrefois cultivées - pour y installer la culture du sol permet de conserver les essences d'arbres déjà présents et de faire repartir directement les espèces des lisières pour une fertilisation naturelle. Cette structure de haies, parallèles ou perpendiculaires à la pente en fonction de son degré d'inclinaison, pourra devenir l'assise d'un chemin piéton dans son épaisseur pour descendre au fond de la ravine. Sans construire de nouvelles infrastructures routières, mais en aménageant des chemins agricoles, la culture du sol devient la structure territoriale, « l'infrastructure » de l'habitat : « une infrastructure agricole » comme liant entre les mornes.

Figure 5. Stratégie territoriale : habiter les reliefs, cultiver les creux, circuler par la mer. © Photo maquette DSA-EAVT.

Les infrastructures paysagères et leurs aléas deviennent les nouveaux guides de l'implantation sur le territoire. Il s'agit d'un changement général d'orientation de la structure de la commune, non plus linéaire en bande littorale, mais transversale, de la côte vers l'arrière-pays : les reliefs comme support de la sédentarité, le littoral comme interface. Certaines ravines - celles actuellement dénuées de toute occupation, dans un contexte naturel et/ou soumises à un aléa fort - devront être conservées intactes (sans agriculture ni construction) pour garantir les échanges de l'interface terre-mer, à terme rendus possibles par l'immersion de la route.

Vidéo. La traversée du Prêcheur, URL : https://vimeo.com/173667550.
 

Aujourd'hui, la prise de conscience de la montée des eaux, comme les éruptions passées appellent à une réorientation des préoccupations. Cette logique d'habitation va à l'encontre des mesures d'aménagement en place. Les mornes font l'objet de plusieurs protections au nom des milieux naturels et sont non constructibles. Or, continuer à urbaniser le littoral, en construisant des routes, accentue l'exposition des populations aux risques, entrave les mouvements paysagers et endigue les corridors écologiques entre la terre et la mer. La transition vers un relief habité ne pourra donc se faire que progressivement dans un souci de compréhension et de maintien des écosystèmes, et sera accompagnée d'évolutions réglementaires.

Des outils pour l'émergence d'un écosystème

La nouvelle logique territoriale proposée offre un horizon pour 2100. Elle met en avant les richesses de la terre, l'agriculture, la forêt tropicale et sa biodiversité, et les richesses de la mer, la pêche, la biodiversité marine, affirmant le littoral comme une interface d'échanges à maintenir au plus près de son fonctionnement naturel. Cependant, dans un contexte de risque important, d'habitat autoconstruit et de faibles ressources économiques, il n'est pas envisageable de construire une ville nouvelle, ni de déplacer le bourg en une seule opération. Il advient au contraire d'imaginer des leviers de transition relayables pour les générations suivantes, de chercher les moyens d'enclencher un mécanisme vertueux et progressif.
Les documents de réglementation, les législations, les systèmes fiscaux et fonciers ont un impact réel et non négligeable sur la forme que prennent les villes dans le paysage. Ces documents doivent évoluer au vu des nouveaux enjeux qui le concernent. D'autres, peut-être, sont encore à inventer, et font tous partie du projet urbain.
 
Le projet propose alors trois outils :

  •  Un fonds d'investissement citoyen : une monnaie locale
Pour financer un projet urbain dans un contexte de faibles ressources économiques, une monnaie locale met à profit les activités et échanges locaux pour financer la construction des projets de résilience. Outre le financement des projets, la manière dont sont répartis les flux financiers renvoie directement à la forme même d'occupation du territoire que nous proposons dans le projet. Cette nouvelle économie, relocalisée, émane directement des dynamiques du paysage.

Figure 6. La monnaie locale : un fonds d'investissement citoyen. © Diagramme DSA-EAVT.

  • Le pacte de conjugaison du territoire : entre valeurs d'usages et réglementation
Le projet vise à proposer une nouvelle configuration territoriale fondée sur la logique du site. Plutôt que de livrer un plan-masse définitif, la planification passe ici par un guide suggérant les tracés2 pour le développement du futur Prêcheur : planifier l'incertain. La stratégie cherche à poser les bases pour l'engagement d'un processus, au travers d'un document laissant ouvertes, aux élus et aux habitants, les possibilités de fabriquer le territoire. Un plan-masse n'a d'autant moins d'intérêt dans une culture caractérisée par l'autoconstruction. Ce document a donc pour but de garantir la cohérence du territoire, d'une part, en soutenant et en combinant les mécanismes vertueux déjà en place et, d'autre part, en orientant le dessin des projets futurs via différentes règles : un pacte territorial entre milieu et habitat.

Il propose de :
  • définir les emprises des aléas en tant qu'espaces non habitables en laissant la possibilité de les cultiver ;
  • maintenir les corridors écologiques principaux comme non constructibles, ni exploitables ;
  • définir les territoires à bâtir et échelonner leur densité ;
  • définir les terres de forêt à rendre agricoles ;
  • ordonnancer le mode d'agriculture et fixer le tracé des haies (en fonction de la pente) et des parcelles ;
  • fournir un répertoire de trames et de dispositifs urbains pour aménager le territoire.

Pour cela, le pacte se compose de trois éléments :
  • une cartographie du territoire, constituée de deux légendes : une première concernant les dynamiques du milieu, une seconde concernant les prescriptions de trames et tracés à respecter afin de définir la forme urbaine ;
  • un livret explicitant la légende et organisant les prescriptions en chapitres ;
  • un tableau permettant de croiser les légendes et de les confronter au substrat paysager : forêt, agriculture, friche, bâti constitué, infrastructure, etc.

Figure 7. Extrait du pacte de conjugaison du territoire. © image Meat.

Le but de ce document est de maintenir et de renforcer les continuités terre/mer qui font la spécificité et la qualité de la Martinique et d'en préserver les paysages. Mais il s'agit aussi d'aider à l'organisation du territoire pour sa transition, et d'inciter à une évolution, à une fabrication du bourg, par fragments et initiatives individuelles convergeant vers un horizon commun.
  •  Une structure foncière de préfiguration : le bail écosystémique

Figure 8. Schéma de fonctionnement du bail écosystémique. © Schéma DSA-EAVT.

Il se fonde sur un détachement de la propriété du bien et de la propriété du sol afin de permettre à des particuliers dotés de faibles moyens d'accéder à la propriété tout en garantissant une maîtrise foncière et une gestion collective du sol. Ce bail délivré par la collectivité bloque ainsi une partie de la spéculation foncière pour assurer l'application du pacte de conjugaison. À la manière d'un bail emphytéotique, le bail écosystémique distribue un droit d'usage et un droit d'exploitation du terrain et non un droit de vente. Son montant n'est pas fixe mais s'adapte aux aléas climatiques du paysage. Il prépare le terrain en encourageant la production et l'économie locale pour régénérer le territoire. Ce modèle foncier capable de se densifier (jusqu'à un certain point) préfigure le futur Prêcheur.

Figures 9 à 14. Projection du processus d'adaptation du Prêcheur. © Cartographie DSA-EAVT.

Scénario d'une ambition

Au regard de la logique énoncée fondée sur les infrastructures paysagères, et du pacte de conjugaison avec ses outils associés, le projet propose différentes interventions en prenant l'exemple d'un morne. Ces interventions peuvent être activées indépendamment les unes des autres et se mettre en place dans des temps différents. Mises en relation, elles donnent un aperçu du processus progressif de migration vers les reliefs et de son habitat hybridé.
Les équipements publics, mairie, poste, église, école, et salle des fêtes se concentrent actuellement sur la rive sud de la rivière du Prêcheur, sur le dépôt sédimentaire au pied d'un morne. Le projet vise alors à réarticuler ces équipements dans la logique de liaison de la mer vers la terre. Il s'agit de prendre comme assise ces équipements et d'amorcer l'ascension vers les hauteurs par l'implantation d'un premier équipement sur la pointe du morne les surplombant.
La route sera la première touchée par l'érosion côtière. L'intervention prioritaire est donc de placer les appontements sur les portions isolées. Le transport maritime sera utile pour plusieurs raisons : le ramassage scolaire, le transport en commun, l'acheminement des pierres (aujourd'hui les camions traversent Saint-Pierre par la route littorale et ensablent le bourg), encourager la pratique de la pêche, accueillir les touristes (étant quasi absents au Nord-Caraïbes contrairement au sud de l'île, la stratégie de la collectivité vise un tourisme vert et responsable : nature, randonnée...). Le projet propose de placer le ponton principal au niveau des locaux commerciaux en cours de finition. Ce petit centre commercial est une construction neuve soumise à la houle et à la montée des eaux futures. Le projet propose alors de ne pas l'utiliser pour des commerces permanents, mais de plutôt la penser comme une halle ouverte qui pourra accueillir différents usages, et surtout laisser entrer occasionnellement l'eau sans menacer les activités. À proximité du nouveau ponton et du restaurant Chez Alice, cette halle pourra servir de criée, de marché, d'espace d'attente ombragé pour l'embarcadère, de lieu de fête et de rassemblement pour des événements divers. Il devient ainsi le point d'accueil du bourg par la mer.
Le ponton est flottant, doté d'un système de pieux ancrés profondément dans le sol qui permettent son mouvement vertical en cas de houle. Contrairement à un appontement fixe, celui-ci se déplace en même temps que le trait de côte.

Par ailleurs, l'école du village (maternelle et élémentaire de 140 élèves) se trouve aujourd'hui sur le dépôt sédimentaire de la rivière du Prêcheur. Elle est exposée à tous les aléas cumulés. Le projet propose alors d'en construire une nouvelle sur le morne, au bout de la rue du Vieux-Clocher, et de faire une école-refuge résistant aux cyclones et aux séismes. L'emplacement est stratégique puisque s'y trouve l'ancien clocher. Surtout, il s'agit du lieu de rassemblement en cas d'alerte tsunami : la plateforme en sûreté dotée d'une vue dégagée. C'est donc un point haut qui fait déjà partie des réflexes et des habitudes collectives.
Enfin, déplacer l'école est une affirmation claire de la volonté d'habiter le territoire du Prêcheur. C'est un programme par définition sédentaire : il se doit d'éduquer et d'accompagner des enfants qui grandissent sur un territoire. C'est aussi une démarche rassurante : « Un refuge existe sur la commune et c'est le lieu où mes enfants passent la majorité de leur temps. En cas d'alerte, ils savent y aller tout seuls. C'est là où on leur a appris comment réagir en cas d'événements. »
D'ici 2100, les habitants qui repeuplent le Prêcheur auront grandi en allant à l'école dans le refuge. Déplacer l'école est un geste fort et important pour initier un ancrage profond des aléas dans les consciences collectives.
La nouvelle école se compose d'un soubassement dur en ossature béton qui renferme la cantine en temps normal, la réserve alimentaire, ainsi que le dortoir pour la sieste. C'est cette partie qui peut aussi endosser le rôle de refuge et accueillir la communauté avec les équipements déjà présents.

Figure 15. Une école-refuge en tête de morne. © Image Meat.

En plaçant un programme public sur les hauteurs et une interface avec la mer par le ponton, le lien entre ces deux points d'intensité pourra se faire ensuite de manière plus affirmée. Aujourd'hui, l'accès au point de rassemblement derrière le clocher se fait par une route à forte pente (26 %). Cet axe devient alors l'occasion de construire un escalier pour faciliter l'accès piéton. Il est planté sur son bord pour protéger de l'incidence solaire et est dimensionné pour pouvoir accueillir à terme une remontée mécanique de type monorail ou funiculaire. Ce nouveau mode de transport servira aussi bien à l'usage quotidien que scolaire, ou encore agricole (déplacement des produits et marchandises vers la mer le jour de marché).
Le déplacement de l'école, première menacée lors d'intempéries, permet aussi de libérer son emprise actuelle, qui se situe à l'embouchure de la rivière, et au cœur du centre-bourg. Cet espace pourra alors constituer un parc d'expérimentation qui permettrait de voir comment la transition se fera entre la situation actuelle et le projet futur, à savoir les plages revenues à leur état « premier ». Le parc devient un laboratoire où certaines essences peuvent être replantées (telles que la pomme de terre de bord de mer qui permet de tenir davantage les sols et qui était présente auparavant sur les plages martiniquaises), et les matériaux réutilisés afin de tester cette transition à venir. Il s'agit d'une première situation qui pourra montrer l'exemple pour les autres quartiers du bourg. Le lien écologique est alors retrouvé.

Figure 16. L'ancienne emprise de l'école libérée : une nouvelle plage © Image Meat.

Vers un nouveau territoire

En proposant ce nouvel horizon pour le Prêcheur, l'étude réinscrit la commune dans la chronologie d'une histoire conjuguée entre habitat et phénomènes naturels. Elle cherche à fabriquer un milieu habité, en réconciliant les modèles d'occupation du territoire et leur substrat paysager afin que leur interaction favorise les liens d'un système durable.
La nouvelle logique territoriale, les outils et les images du futur que propose cette étude sont des éléments adaptables à l'ensemble de la montagne Pelée. En effet, les infrastructures paysagères et leurs dynamiques sont les guides premiers du projet. Cette démarche est donc applicable à l'ensemble des territoires qui partagent cette entité paysagère, afin que le Nord-Martinique se fédère autour d'un projet commun.
La commande porte plus précisément sur la commune du Prêcheur, et sur son littoral aujourd'hui habité et de plus en plus menacé par les aléas et la montée des eaux. Cependant, ce dernier phénomène aura un impact à l'échelle de toute l'île, et certaines régions verront le niveau de la mer monter beaucoup plus rapidement qu'au Prêcheur, compte tenu de la topographie. C'est par exemple le cas à Fort-de-France, qui concentre les richesses et représente le bassin économique et le foyer d'habitat le plus important de l'île. L'aéroport, les institutions, les centres commerciaux et le centre-ville seront les premiers touchés. Il n'est donc pas exclu que dans un temps futur, la population doive se réfugier sur les hauts-reliefs de l'île et donc, hypothétiquement, sur la montagne Pelée. Le « grenier de la Martinique » devrait ainsi peut-être un jour accueillir des nouveaux habitants qui auront dû fuir.

Figure 17. Infrastructure agricole. © Image Meat.

Aussi, bien que la commande énonce en premier lieu la question côtière, c'est plutôt une relation profonde entre terre et mer qui ressort de cette problématique où le littoral apparaît comme une interface à considérer avec soin. Son aménagement renvoie à des interrogations à plus large échelle, incluant l'arrière-pays et l'intérieur des terres ainsi que leur fonctionnement.
L'économie locale, le troc et les échanges directs, la singularité de son habitat autoconstruit, sa proximité avec une abondance nourricière (agriculture et pêche) sont des atouts pour faire naître un modèle endogène propre à ce milieu. C'est pourquoi, plus que la représentation d'un projet et des propositions d'outils, l'étude souhaite inviter à une réflexion qui s'adresse à la Martinique dans son entièreté, permettant d'amorcer un processus général de résilience. Différente d'un projet fini, cette étude se voit plutôt comme un point de départ pour une stratégie dont les décideurs et concepteurs futurs pourront s'emparer.

Figure 18. Un nouvel horizon pour le Prêcheur. © Image Meat.

Cité en introduction de cet article, Albert Camus donnait pour tâche à sa génération d'« empêcher que le monde ne se défasse ». La dénomination de l'ère actuelle en tant qu'Anthropocène montre que nos manières d'habiter le monde ont défait certains mécanismes naturels. Un écosystème au sens littéral du terme - du grec oikos-systema : « système d'habitat » - devient possible lorsque le mode d'habitat, ses règles et les formes qu'il prend tiennent compte des processus naturels et les accompagnent. Le terme oikos désigne en premier lieu la maison, l'habitat et, par extension, le domaine, l'ensemble des biens et des personnes rattachés à un même lieu d'habitation et de production. Il qualifie à la fois un lieu et une action : l'habitat et les échanges qui fondent le regroupement social. Un projet d'habitat signifie alors un projet qui cherche à déployer ses différentes composantes et leurs interactions : richesse de la terre, richesse de la mer, richesse de la biodiversité, dans une économie locale. En fondant ses composantes sur les mouvements naturels des infrastructures paysagères, le territoire s'oriente vers une logique soutenable qui replace la sédentarité dans une nouvelle perspective renvoyant au sens élargi du terme oikos.
Cette étude ne se voit pas comme l'aboutissement d'un travail pour une opération à construire, mais plutôt comme l'ambition d'un projet ouvrant la voie à de nouvelles réflexions. Elle se veut le défrichage d'un sujet qui doit être poursuivi et amplifié par ceux qui en prendront la suite.

L'intégralité de l'étude est consultable via le lien suivant : https://fr.calameo.com/read/003968688541c73411bb6.

Mots-clés

Littoral, habiter, processus, changement, aménagement
Coastal, inhabiting, process, change, development

Bibliographie

Chamoiseau, P., Texaco, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994.

Nicolas, F., Tourisme et Environnement : l'exemple du littoral de la Martinique, Saint-Denis, Publibook, 2004.

Letchimy, S., De l'habitat précaire à la ville : L'exemple Martinique, Paris, L'Harmattan, coll. « Objectif Ville », 1992.

Saffache, P., Manuel de géographie de la mer et des littoraux. Essai de compréhension du milieu littoral martiniquais, Matoury, Ibis rouge éditions, 2005.

Virilio, P., Le Littoral, la dernière frontière, Paris, Sens Et Tonka, 2013.

Berthelot, J. et Gaumé, M., Kaz Antiyé, jan moun ka rété. L'habitat populaire aux Antilles, Goyave, Éditions Perspectives Créoles, 1982.

Parc naturel régional de la Martinique, « Atlas des paysages de la Martinique. Vers une politique des paysages », 2013, URL : http://atlas-paysages.pnr-martinique.com/.

La Traversée du Prêcheur, film, 2016, URL : https://vimeo.com/173667550.

Auteur

Justine Caussanel, Camille Chastanet, Marion Savignon et Félicien Pecquet-Caumeil

Justine Caussanel, architecte DE, elle est diplômée de l'École nationale supérieure de Clermont-Ferrand, et titulaire du diplôme de spécialisation et d'approfondissement en urbanisme de l'École d'architecture, de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée.
Courriel : justine.caussanel@gmail.com

Camille Chastanet, architecte DE, elle est diplômée de l'École nationale supérieure de Clermont-Ferrand, et titulaire du diplôme de spécialisation et d'approfondissement en urbanisme de l'École d'architecture, de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée.
Courriel : camchast@gmail.com

Félicien Pecquet-Caumeil, architecte DE, il est diplômé de l'École nationale supérieure de Clermont-Ferrand, et titulaire du diplôme de spécialisation et d'approfondissement en urbanisme de l'École d'architecture, de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée.
Courriel : felicienpc@hotmail.fr

Marion Savignon, architecte HMONP, elle est diplômée de l'École nationale supérieure de Clermont-Ferrand, et titulaire du diplôme de spécialisation et d'approfondissement en urbanisme de l'École d'architecture, de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée.
Courriel : savignonmarion@yahoo.fr

Ils font partie d'un groupe plus large, Meat architectures & territoires, engagé sur les problématiques territoriales, urbaines et rurales. Considérant le paysage comme la résultante de l'interaction d'activités humaines (économie, politique, culture) et de dynamiques naturelles spécifiques (géographie, hydrographie, biodiversité), chaque proposition cherche une réponse à des mécanismes en renouvelant sans cesse les pratiques et outils de conception.
Courriel : meat.architectures@gmail.com
Site internet : www.meatarchitectures.com

Pour référencer cet article

Justine Caussanel, Camille Chastanet, Marion Savignon et Félicien Pecquet-Caumeil
Rester au Prêcheur
publié dans Projets de paysage le 22/06/2019

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/rester_au_pr_cheur

  1. Diplôme de spécialisation et d'approfondissement en architecture, mention « architecture et projet urbain » : formation postmaster s'adressant aux jeunes diplômés en architecture et en paysage. Enseignants : Frédéric Bonnet (dir.), Éric Alonzo (dir.), Christophe Delmar.
  2. Appelés « traces » dans le cahier du DSA faisant référence à la route de la trace, autrefois sentier de fuite des esclaves, dissimulé à travers la montagne.