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Responsables éditoriaux : Sylvie Servain, Nathalie Carcaud et Sabine Bouché-Pillon 


Paysages de l'eau


Aborder les paysages de l'eau dans un numéro thématique permet de proposer des travaux et des approches menés dans différentes disciplines, à des échelles variées, du quartier à la vallée fluviale, et dans un contexte géographique international.
Trois axes thématiques ont servi de trame à ce dossier. Le premier a pour objectif d'aborder la question des paysages de l'eau dans le temps long, dans une perspective à la fois historique et géographique, le second traite plus spécifiquement des questions de représentations, le troisième s'intéresse à la question de l'eau dans des projets de territoire.
Ce sont trois articles qui abordent les paysages de l'eau et leurs trajectoires dynamiques à partir de l'étude de différentes natures d'hydrosystèmes : paysages ruraux de la moyenne vallée du Zeravchan au Tadjikistan (Lucie Cez), zone humide rétrolittorale méditerranéenne (Nathalie Carcaud) et paysages urbains de vallées lorraines (Denis Mathis et al.). Les approches choisies varient en fonction des temporalités abordées, de l'Holocène à l'histoire moderne et contemporaine. C'est ainsi que la contribution de Lucie Cez s'inscrit dans une démarche géoarchéologique tandis que les travaux de Nathalie Carcaud et de Denis Mathis et al. sont de nature géohistorique. Les recherches exposées sont le reflet de la richesse des questionnements scientifiques, des résultats proposés et des perspectives soulevées. Dans un milieu contraint tel que celui de la moyenne vallée du Zeravchan (Asie centrale), les paysages fluviaux actuels sont la résultante d'une coconstruction entre nature et culture associée à la structuration d'un réseau d'irrigation depuis le IIIe millénaire avant notre ère. Dans ce travail, Lucie Cez démontre qu'il est nécessaire d'accorder une attention particulière à l'imbrication des temporalités environnementales et sociétales. L'étude du parc national de l'Ichkeul (Tunisie) caractérise des trajectoires paysagères historiques et enrichit la compréhension des vulnérabilités socioenvironnementales actuelles. Au final, Nathalie Carcaud constate que la fragilité de cet espace est la conséquence des transformations paysagères générées par le protectorat français (1890-1956). Dans le futur, elle préconise de mobiliser des états de référence paysagers à partir de situations antérieures à la colonisation, susceptibles de nourrir une gestion raisonnée de la zone humide. L'itinéraire des relations entre trois villes lorraines et leur rivière nous éclaire sur une diversité de matérialités et de processus au travers du temps. Il s'agit en particulier des morphologies urbaines, des aménagements, des usages, des relations au risque d'inondation et des modes de gestion associés. La longue perspective offerte par Denis Mathis et al. est un excellent outil de mise en perspective du projet urbain dans sa relation à la rivière.
Dans le second axe, l'analyse des représentations des vallées et des zones humides littorales mobilise des approches qualitatives et quantitatives en sciences sociales afin d'aborder les enjeux liés à la restauration de la continuité écologique (Marie-Anne Germaine et al.), à l'aménagement et la gestion intégrée des zones côtières (Céline Barthon et al.) et à des processus de patrimonialisation de vallée (Edwige Garnier et Frédéric Serre).
Il apparaît ici que la prise en compte des représentations des différents acteurs impliqués dans ces processus est incontournable afin de saisir les attentes des populations locales et des gestionnaires (Germaine et al., Barthon et al.) et de dépasser les résistances. Ces approches sont toutes trois menées dans un contexte de projet territorial et s'inscrivent dans des actions où la considération des paysages prend différentes formes. Dans le cas de la vallée de la Sélune (Germaine et al.), c'est la suppression de barrages hydroélectriques, par ailleurs largement médiatisée, qui induit la création de nouveaux paysages. Pour autant, cet aspect a peu été pris en compte dans les études préalables alors qu'au final cela amène les acteurs locaux à porter un nouveau regard et à développer un intérêt pour ces paysages du quotidien. Pour les zones humides littorales, Céline Barthon et al. montrent les décalages entre les représentations sociales liées à des positionnements spécifiques, que ce soit la gestion des risques, celle des espaces naturels ou le développement touristique. Ce qui interroge sur les types de gestion à mettre en œuvre pour ces territoires fragiles et évolutifs et sur la mise en visibilité du paysage qui apparaît ici principalement lié à la valorisation touristique.
C'est le cas également de la vallée de la Creuse (Garnier et Serre) où, depuis les années 1990, un processus de patrimonialisation des paysages se met en place, s'appuyant sur un passé artistique, cette vallée ayant été représentée par les peintres impressionnistes. Ici se pose la question de la construction d'un territoire autour d'une identité liée à des paysages du passé alors que la vallée a bien entendu évolué du fait des changements de pratiques agricoles ou de l'extension du bâti en périphérie des villages. Du fait de son positionnement éloigné des pôles urbains et de son caractère rural, le paysage devient ainsi une ressource pour le développement économique, par le tourisme, et de l'attractivité, certes relative mais importante.
Le troisième axe nous permet de développer la question de l'eau dans des projets de territoire à différentes échelles en mobilisant l'analyse de politiques publiques liées à l'environnement. Jacques-Aristide Perrin traite des effets de la mise en œuvre de la politique publique dédiée à la continuité écologique des cours d'eau dans le bassin de la Têt et de la Dordogne. Il propose de dépasser une gestion sectorielle dédiée à la biodiversité, intégrant peu la dimension territoriale, en mobilisant le paysage et plus particulièrement les connaissances des acteurs impliqués. Ce qui pourrait permettre de réduire les conflits et d'améliorer la gouvernance.
L'analyse de projets dans des territoires urbains est exposée dans les deux derniers articles de ce dossier thématique. La dimension environnementale est toujours présente mais cette fois-ci liée à la trame verte et bleue (Anne Rivière-Honegger et al.) et à la gestion du risque (Charles Ambrosino et Inès Ramirez-Cobo). Les enjeux contemporains liant la ville et le fleuve amènent à s'intéresser aux enjeux écologiques et paysagers. Dans le cas des métropoles de Lyon, Strasbourg et Nantes (Rivière-Honegger et al.), la mise en œuvre des politiques publiques qui leur sont dédiées apparaît comme étant partielle même si une prise de conscience des enjeux existe.
Qu'en est-il de la gestion du risque d'inondation ? Dans le cas de la métropole grenobloise, il est proposé un projet de ville adaptable (Ambrosino et Ramirez-Cobo) lié au concept de résilience urbaine en mobilisant l'échelle des quartiers, des infrastructures et du paysage. Une démarche d'adaptatibilité est proposée afin de réduire la vulnérabilité dans laquelle le paysage occupe une place importante.
Les paysages de l'eau continuent à se construire, tant dans les espaces urbains que ruraux. L'ensemble de ces contributions illustre bien la richesse du sujet et permet de lier les différentes dimensions des paysages de l'eau, entre composantes biophysiques et société, processus et projets. L'importance de la profondeur historique, à différentes échelles en fonction des problématiques, apparaît également comme nourrissant les projets de territoire et en réponse aux enjeux contemporains.

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