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Le résident secondaire au Sahel de Bizerte : représentations et perceptions du paysage de l'eau

Secondary Homeowners in the Bizerte Plain: Representations and Perceptions of a Water Landscape

21/06/2019

Résumé

La montée d'un phénomène de découverte et de construction du littoral à des fins non productives nous impose à mettre en évidence diverses formes de sensibilité au paysage maritime (Péron, 1994). Comme toute destination de villégiature, le littoral du sahel de Bizerte, situé au Nord-Est de la Tunisie et fréquenté dans le cadre des mobilités de loisirs, est un lieu réinventé et redessiné par les imaginaires et les attentes des groupes sociaux. Notre article s'intéresse à un habitant fidèle à un territoire et à un domicile alternatif : le résident secondaire au Sahel de Bizerte. Ses différentes perceptions et représentations du paysage de l'eau seront analysées grâce à des entretiens semi-directifs menés auprès de quinze résidents secondaires au Sahel de Bizerte. Plus qu'une analyse en termes d'appartenance, le rapport au paysage de l'eau cherche à mettre en évidence le mode d'appropriation du lieu dans ses dimensions spatiales (via les pratiques d'habiter quotidiennes).
The increasing number of people discovering this coastal area and building secondary residences there reveals the existence of different ways of perceiving the maritime landscape (Péron, 1994). Like any holiday destination, the coastline of the Bizerte Plain located in the north-east of Tunisia is a place that has been reinvented and redesigned according to the imagination and expectations of different social categories. Our article focuses on a category of inhabitants loyal to an alternative territory and residence: that of the secondary homeowners in the Bizerte Plain. Their different perceptions and representations of a water landscape are studied by means of semi-directive interviews with fifteen owners of secondary residences in the Bizerte Plain. Beyond analysing the sense of belonging, this study of the relationship to a water landscape seeks to highlight the way in which a place is appropriated in spatial terms through the daily habits of these secondary residents.

Texte

Les années 1970 ont marqué profondément les littoraux du Nord-Est de la Tunisie, que ce soit par la vocation touristique traduite en unités hôtelières, ou par l'installation des résidences secondaires estivales sur les plages peu fréquentées par les Tunisiens. Cela coïncide avec la montée d'une sensibilité au maritime qui s'est développée sous un autre angle, angle proche de l'individu, focalisé sur le plaisir (Péron, 1994), plus attentif au paysage et aux sentiments procurés par l'expérience sensorielle de la mer, loin des nuisances sonores et visuelles. Le Sahel de Bizerte sera pris comme un support, voire même un modèle d'un lieu de villégiature découvert récemment par les Tunisiens. Cette région, qui a été longtemps vouée à la petite agriculture familiale, est devenue le territoire le plus recherché pour y installer une nouvelle pratique, celle de la villégiature balnéaire par excellence. Le Sahel de Bizerte est « un ensemble de villages caractérisé par un mode villageois rural plus ou moins homogène qui nous rappelle celui du cap Bon ou du Sahel1 » (MayhÅ«b, 2014). C'est un linéaire côtier ouvert sur la mer Méditerranée et qui s'étend de Ghar El Melh jusqu'à cap Zebib, en passant par Metline, Rafraf, et Ras Ejbal.
Les descriptions des voyageurs témoignent de la prospérité dont jouissait notre région d'autrefois. Lucette Valenci décrit le Sahel de Bizerte comme étant « des villages riants, entourés de jardins admirablement cultivés, de vergers luxuriants, de terres labours, au centre des terroirs densément occupés, chacun de ces villages s'est spécialisé dans une production déterminée sans pourtant renoncer à la polyculture » (Valensi, 2017). En réalité, cette originalité revient à l'installation de Morisques expulsés d'Espagne sous Philippe III en 1609. Ces derniers, par leur savoir-faire agricole, leur génie dans l'hydraulique ainsi qu'une connaissance approfondie en matière d'urbanisme, ont pu renverser la tendance nomade en créant des centres de vie sédentaire et urbaine (Saadaoui, 2009).
Toutefois, ceci ne semble guère intéresser les résidents secondaires, pour lesquels la possession d'un lopin de terre au bord de la mer prévaut. En réalité, L'apparition de la résidence secondaire au Sahel de Bizerte résulte d'une panoplie de facteurs économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui ont géré le choix de cette région. Mais, la position géographique qu'occupait le Sahel de Bizerte en face de la mer Méditerranée compte parmi les critères primordiaux qui ont influencé le choix de l'implantation en tant que résident secondaire. Ceci nous pousse à interroger le rapport qu'entretient le résident secondaire avec le paysage de la mer. Quelles formes de sensibilité le paysage de la mer permet-il au résident secondaire de développer ? À quel degré le paysage de la mer a-t-il une influence sur le résident secondaire pour que celui-ci s'investisse ici financièrement et affectivement ? Autant de questions qui nous ramènent à évoquer les différentes perceptions et représentations sociales contemporaines du paysage maritime par le résident secondaire au Sahel de Bizerte, dans le but d'exposer les diverses façons de s'approprier la mer, y compris les pratiques relatives à la mer, les images, les préférences... Ceci passe tout d'abord par une remontée historique dans l'évolution de la perception de la mer en Tunisie.

Représentations et perceptions du paysage de l'eau

Plusieurs études défendent l'idée que le paysage ne se résume pas aux données visuelles mais qu'il est caractérisé de quelque manière par la subjectivité. « La perception du paysage «pur», hormis par les spécialistes, n'existe pas » (Rochefort, 1974, p. 206.) Une telle vision révèle une double lecture : la première suppose que le paysage pourra être perçu par les spécialistes (géographe, géomorphologue, urbaniste, paysagiste...) selon une science prétendument objective. Selon Bernard Bomer « le géographe a résolument refoulé le subjectif et les états d'âme. Il lui fallait garder l'œil froid, pratiquer «une schizophrénie qui est celle de tout scientifique vis-à-vis de son objet», selon les termes mêmes qu'employait un Jean Rostand, penché sur le monde animal » (Bomer, 1994, p. 5). Cette même vision fait ressortir une deuxième lecture, celle de la subjectivité de la perception du paysage qui est sentie et vécue différemment par les hommes. En d'autres termes, la perception des paysages implique l'intervention de tout un système socioculturel de codes qui en permet et en dévie la lecture.
L'eau figure parmi les éléments fondamentaux du paysage. Présente sous différentes formes, l'eau a contribué à travers le temps à façonner le paysage. Elle structure et déstructure l'espace au gré de ses caprices. Plusieurs forces émanant de l'eau contribuent à créer un paysage (paysage cappadocien en Turquie, colline de chocolat en Philippines, paysage de glace au Nunavut au Canada...). Elle constitue tout autant un paysage en elle-même, perçu de différentes manières selon l'observateur, son état d'âme, l'angle de vue... Le fait d'appréhender ce type du paysage à travers les différentes perceptions d'un observateur implique qu'on prend en compte qu'il est un espace géographique aux limites autant imaginaires que symboliques.
Dans cette perspective, le concept de la maritimité mérite d'être abordé. Cette notion, purement culturelle, se présente comme étant « la variété des façons de s'approprier la mer en insistant sur celles qui s'inscrivent dans le registre de préférence, des images, des représentations collectives » (Péron, Rieucau, 1996, p. 14). L'accent est mis par les auteurs sur les différentes sensibilités au paysage maritime et sur l'évolution des manières dont les groupes sociaux perçoivent et représentent la mer à travers le temps. Ces sensibilités diffèrent d'un individu à un autre et d'une époque à une autre ; l'habitant local ne perçoit pas de la même façon le paysage maritime que le résident secondaire ou même le pêcheur qui voit la mer comme son lieu de travail. Ces divergences de perception reflètent une antinomie dans l'interprétation du même paysage par la société à travers les époques. Mais quelles étaient les valeurs accordées au littoral par les Tunisiens avant le XXe siècle ?

Changement de perception du littoral par les Tunisiens

L'analyse des différentes perceptions et représentations sociales du paysage maritime passe tout d'abord par une remontée historique dans l'évolution de la manière dont la mer est perçue à travers le temps. Il a fallu attendre une longue période pour que se révèle une nouvelle sensibilité au paysage maritime. Durant l'Antiquité romaine ou le Moyen Âge hafside, la pratique de la villégiature estivale était prédominante ; plusieurs villas de riches citadins ont alors été édifiées afin de profiter de la belle saison à la campagne ou sur le littoral (Revault, 1974). Néanmoins, Tunis a connu vers le XVIe une période de grande instabilité et de conflits, militaires, terrestres et maritimes (Guellouz, 2010, p. 11). L'affrontement hispano-turc pour la domination de la Méditerranée comme le montre la figure 1 nous révèle l'image du littoral : un lieu de confrontations et de guerres, une frontière qu'il faut repousser, sauvegarder, et fixer sur le long territoire aux prix d'efforts financiers et militaires. Mais, durant la période qui s'étend entre le XVIIIe siècle jusqu'au XXe siècle, les Tunisiens ont connu de longues périodes de tranquillité à l'abri des troubles intérieurs. C'est ainsi que l'image des côtes commence à s'affirmer en tant qu'espace à ne pas craindre : les palais beylicaux qui parsèment la côte de Tunis en témoignent (ibid.).

Figure 1. Frans Hogenberg (d'après Jan Cornelisz Vermeyen), La prise de La Goulette, XVIe siècle, gravure. La conquête de Tunis de 1535 oppose les troupes de Khayr ad-Din Barberousse et celles de l'empereur Charles Quint pour le contrôle de Tunis.

Ce basculement des représentations de la mer a permis aux Tunisiens de s'approprier le rivage et de l'expérimenter. De nouveaux regards et de nouvelles pratiques sociales et culturelles des lieux, matérialisées par le tourisme et la villégiature, ont vu le jour de façon concomittante. Si on suit l'interprétation d'Alain Roger, l'évolution radicale de l'image de la mer en Europe occidentale, d'un statut répulsif, source de terreur et de frustration, à un état attractif suscitant l'admiration de la société à partir du XVIIe siècle, serait une production de l'art (Roger, 1997). L'étude des scènes de plage dans la peinture hollandaise a été considérée comme l'étincelle qui a éveillé la sensibilité des Européens à leur littoral (Knafou, 2000, p. 5). En Tunisie, le changement des perceptions et des mentalités, nécessaire à la construction de ces lieux de loisirs, s'est opéré d'une manière progressive sur quelques sites. L'invasion des côtes tunisiennes par les palais résidentiels dédiés à la villégiature estivale d'une élite durant les périodes husseinite (XVIIIe-XIXe siècle) et hafside (XIIe-XVIe siècle), évoquée plus haut, fut le bon exemple (Revault, 1974).
Malheureusement, le manque d'œuvres picturales sur le paysage de l'eau en Tunisie rend encore la tâche difficile pour repérer le changement radical de la perception de la mer et de la sensibilité pour cette dernière. Mais durant la période qui s'étend de la moitié du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle, la Tunisie figure comme une étape de choix dans l'itinéraire idéal d'un voyageur d'Orient comme Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, Pierre Mac Orlan, etc. Ces écrivains se sont intéressés beaucoup plus à la médina de Tunis et au Sud de La Tunisie qu'au thème de la mer. Ameur Oueslati confirme que le bord de mer fut longtemps marginalisé par les Tunisiens (Oueslati, 2004, p. 31). Avant le XXe siècle, il était utilisé pour la pêche et le transport des marchandises et était animé par quelques constructions isolées, des marabouts, des locaux pour la pêche ou des logements sommaires pour la baignade. « Les aménagements pieds dans l'eau ne sont multipliés que très récemment. » (ibid., p. 28.) Comme nous pouvons le voir avec des documents cartographiques ainsi qu'avec des documents photographiques à différentes dates, les villes, qui actuellement prolifèrent sur la côte, ont été auparavant distantes par rapport à la mer. Les exemples sont nombreux dans la péninsule du cap Bon (El Haouaria, Kelibia, Tazarka, Nabeul...), dans le Sahel (Hammam Sousse, Chebba, Chott Mariem...), et Bizerte.
En moins d'un siècle, des stations balnéaires très convoitées se sont développées, accompagnées d'une frénésie pour la plage et les bains de mer (Zaïer et al., 2012). L'expression de cette nouvelle sensibilité au paysage maritime s'est manifestée en Tunisie par la construction de palais de plaisance et de résidences secondaires. Petit à petit, ces implantations embryonnaires se sont transformées en des fronts urbains littoraux où la primauté de la vue sur la mer prévaut.

Perceptions du paysage maritime par le résident secondaire au Sahel de Bizerte

Carte 1. Localisation des résidents secondaires enquêtés au Sahel de Bizerte. Source : photo aérienne prise du Google Earth pro 2018, géoréférencé par le SIG (Système d'information géographique).

L'espace secondaire2 est qualifié comme étant une production de l'imaginaire (Sansot et al., 1978, p. 14) Si cet espace se trouve au bord de l'eau, un élément qui donne à rêver et à s'évader, il se charge encore plus de sensibilités individuelles et donne aux différentes catégories sociales l'occasion de rêver. Nos investigations auprès des résidents secondaires ont été réalisées sur une période de deux ans (2016-2017) : les mois d'août de chaque année. Les entretiens ont été menés d'une façon aléatoire (porte-à-porte) dans les différents quartiers du Sahel de Bizerte où la densité des résidences secondaires est importante. Les premiers résultats montrent que les motivations pour lesquelles les résidents secondaires ont choisi ce lieu dépendent de plusieurs facteurs dont l'âge du résident secondaire, sa catégorie socioprofessionnelle, la distance par rapport à sa résidence principale...
La question relative au choix de l'implantation des résidences secondaires révèle que la contemplation de la mer reste une expérience sensorielle intense, surtout pour la catégorie des enquêtés dont l'âge varie entre 40 et 60 ans. La sensibilité au spectacle du paysage maritime, loin des côtes encombrées telles que Sousse, Hammamet, Nabeul, etc., est déterminante dans le choix du lieu. La majorité de ces résidents possède des demeures principales au Grand Tunis (Ariana, Tunis, Manouba, Ben Arous), dans un rayon proche de 60 km, où ils subissent un grand stress (embouteillage, nuisance sonore, pollution...). Ils ne s'imaginent guère passer l'été sur les côtes encombrées comme le proposent certaines stations balnéaires (Hammamet, port El-Kantaoui, Sousse...).
« Ouvrir la fenêtre sur la vue de la mer, une piscine, une montagne et pas sur le voisin d'en face comme en ville, pour moi c'est un plaisir en soi... », confirme un résident secondaire à Rafraf Plage.
« À l'arrivée de Rafraf Plage, le paysage offre une vue plongeante sur les montagnes qui se jettent dans la mer en face de l'île Pilau. J'ai quitté le pays, ça fait une trentaine d'années pour aller travailler en France. J'ai bâti une résidence secondaire pour pouvoir venir l'été, je me suis éloignée exprès du village de Metline pour profiter de la tranquillité à cap Zebib », me raconte un immigrant originaire du village de Metline.
Cette catégorie de résidents secondaires préfère le calme absolu, voire les plages peu animées. « N'animez pas trop le littoral, s'il vous plaît », tel semble être leur cri.
Les propos des enquêtés confirment qu'ils veulent à tout prix conserver un monde idéalisé, appliquant, en quelque sorte, la logique du syndrome Nimby (Not in My backyard)3 (Béhar et Simoulin, 2014, p. 151-167). Leur comportement dépasse l'admiration et atteint l'appropriation exagérée de l'espace côtier. Leur objectif est de créer un espace privé qui répond conformément à leur aspiration et qui limite l'intrusion des non-résidents. Menacés dans leur tranquillité et l'isolement qu'ils cherchent, ils s'opposent à toute activité qui altère le cadre paysager. Nous avons remarqué la privatisation de la plage soit par la fermeture des accès qui mènent vers la plage soit par le gazonnement de la façade de la maison (la partie gazonnée fait partie du domaine public maritime) pour qu'aucun n'ose perturber l'ambiance paysagère.

Figure 2. Fermeture de l'accès qui mène à la plage de Ain Charchara à Ras Ejbal par les résidents secondaires. Source : Ghada Ben abdesslem, 2016.

Figure 3. Le portail bleu installé par les résidents secondaires pour privatiser l'accès qui mène à la plage de Ras Ejbal. Source : Ghada Ben abdesslem, 2016.

Figure 4. Privatisation du domaine public maritime (la surface gazonnée) par le propriétaire de la résidence secondaire (à gauche) afin d'empêcher le public d'y passer (Ain Charchara, Ras Ejbal). Source : Ghada Ben abdesslem, 2016.

L'objectif des résidents secondaires interrogés n'est pas la découverte de lieux emblématiques mais de s'enfermer dans leur maison ; ce n'est pas le contact avec les autochtones qu'ils recherchent mais la reproduction d'un cercle amical et familier dans lequel ils se sentent à l'aise. La clôture de leur maison est un rempart infranchissable qui leur permet d'être séparés des habitants locaux de la région avec lesquels ils tissent des relations occasionnelles, distantes et modestes. Le résident secondaire au Sahel de Bizerte s'intéresse donc beaucoup plus au cadre (au décor, à la vue sur mer, à la verdure) qu'à la vie locale. Plusieurs enquêtés m'ont confirmé que rares sont les fois où ils ont fréquenté les plages de la région, la plupart utilisent leur piscine privée, « l'été, la plage est très encombrée, je n'aime pas trop la foule, je préfère ma piscine privée avec mes enfants et ma femme... ».

Figure 5. Le paysage de la mer à contempler et l'eau de la piscine pour se baigner (résidence secondaire à Sounine). Source : Ghada Ben abdesslem, 2017.

Actuellement, la tendance est la création de piscines qui rejoignent la ligne d'horizon de la mer pour créer une continuité visuelle4. Deux univers (l'eau de mer et l'eau de piscine) s'unissent et fusionnent comme si le propriétaire se baignait dans une mer privée. Cela révèle le besoin des résidents secondaires de modeler leur espace retreint pour le rendre conforme à leurs idéaux. En d'autres termes, ils essayent d'apprivoiser la nature environnante selon leurs inspirations tout en s'attachant aux codes sociaux urbains. Ce comportement, confirmé par la thèse de Jean-Didier Urbain, révèle que la relation du résident secondaire avec le village n'est qu'un retour à la nature. Celui-ci cherche un isolement, voire même souhaite se replier sur lui-même à l'écart du village (Urbain, 2002).
En revanche, les enquêtés qui ont moins de 40 ans préfèrent l'animation sur les plages, la baignade, les randonnées avec les amis, faire du jet ski, sentir l'été. « L'été est fou à Ras Ejbal, nous nous éclatons à fond, les baignades chaque matin, on pratiquait la pêche, et le soir c'est la festivité jusqu'à l'aube avec les amis. » Cette catégorie de résidents secondaires semble vivre un contact dynamique avec la mer, développe un rapport charnel à cet espace, de sorte que se crée une relation de complicité, voire de fusion, entre l'objet et le sujet. Pour eux, l'été est rythmé par la présence de la mer : un objet à contempler et surtout à expérimenter.
Cet engouement pour le paysage maritime se traduit également par l'orientation de la résidence secondaire vers le paysage de la mer, tournant le dos à l'espace agricole ou à la forêt. Comme si la demeure estivale était orientée vers son environnement légitime5, avec lequel elle communique grâce à un maximum d'ouvertures (balcons, portes-fenêtres, terrasses...). La volonté de profiter affectivement et visuellement de la mer incite le propriétaire à privilégier le lien vers l'extérieur. Dans la région de Metline, Ghar El Melh et Rafraf, les résidences secondaires ont atteint les sommets des jbels6 pour qu'aucune maison implantée ultérieurement ne gâche la vue.
Cette focalisation accrue pour la vue sur la mer aura comme conséquence la disparition partielle d'un intérêt pour les autres composantes paysagères dans lesquelles ils vivent dont l'agriculture. L'espace agricole fait partie du cadre de vie choisi par les résidents secondaires. Il présente un des éléments du cadre de vie et une image fantasmée de l'anti-ville. Dans notre cas, les résidents secondaires enquêtés nous ont confirmé qu'ils recherchaient le calme procuré par la région mais pas l'image du monde agricole. Ils s'intéressent beaucoup plus aux activités balnéaires, ils n'ont que peu d'intérêt pour les spécificités culturelles de l'activité agricole. Bien souvent, les autres composantes sont considérées comme une contrainte, un obstacle à éviter. Raser les arbres dans la forêt de Rafraf pour dégager la vue, bâtir un deuxième étage face à une terre agricole pour atteindre la vue sur mer sont autant de comportements qui traduisent bien la préférence pour le paysage maritime dans les choix du lieu.

Figure 6. Densification de la côte à la recherche du paysage de l'eau (la région de Rafraf plage). Source : www.rafrafplage.tn.

Certes, le rapport du résident secondaire à son lieu d'habitation n'est pas le même et change avec le rythme saisonnier qui anime cette côte. La première catégorie des résidents concerne ceux qui habitent à Tunis. Ils se rendent dans leur résidence secondaire presque chaque fin de semaine, voire un week-end sur deux durant le reste de l'année. Ils considèrent que le paysage de la mer en hiver est un moyen de ressourcement, il permet de se vider l'esprit, de réduire le stress de toute une semaine de travail. Un couple qui habite à Carthage vient chaque week-end à Sounine pour faire « le plein d'air pur pour la semaine d'après ». Ils s'enferment dans leur maison, apportent l'approvisionnement nécessaire pour le week-end, se contentent de contempler la mer ou de marcher au bord de l'eau, de sentir le murmure des vagues qui leur procure une sensation de réel bien-être. Même sous ses aspects négatifs, la mer exerce toujours pour eux une fascination incomparable.
« Je me contente de contempler la mer si torride, la mer furieuse, comme si elle reflétait mes états d'âme, absorbait mon stress, me vidait de l'intérieur, facilitait la régénération de nouvelles pensées... ». confirme un résident secondaire à Ghar El Melh
La deuxième catégorie concerne un autre type des résidents qui habitent plus loin comme les Jerbiens ou les Sfaxiens. Ils séjournent au Sahel de Bizerte généralement l'été et viennent rarement le reste de l'année. Pour eux, ce dernier est considéré comme une station estivale liée aux différentes pratiques de la plage (baignade, promenade...). Cette catégorie insiste sur la reproduction dans l'espace secondaire de l'univers familier. Attachée aux valeurs familiales, la résidence secondaire au bord de l'eau est une plate-forme essentielle autour de laquelle tout se construit. La famille s'y réunit et partage les activités estivales. Lors des entretiens, les enquêtés confirment que la mer est un espace où se retrouve toute la famille après un éloignement dû au travail, à des engagements professionnels, qui rend plus difficiles les rencontres familiales.
La troisième catégorie concerne les résidents secondaires qui sont natifs de la région mais qui ont dû émigrer et donc quitter leur région pour gagner leur vie. Ayant une attitude nostalgique, ils décrivent les souvenirs et les rituels estivaux pratiqués au bord de la mer. La mer, pour eux, est une source d'inspiration, de quête d'un paysage onirique d'autrefois qu'ils regrettent. Ces résidents secondaires viennent chaque été ou un été sur deux. Ils considèrent que le Sahel de Bizerte est la terre de leurs ancêtres qui, dès leur arrivée, réveille une nostalgie de leur enfance. Cette dernière prend sa source dans une pratique ancienne vécue par les agriculteurs et leurs familles vers les années 1960.
« Que de beaux souvenirs, dès que l'année scolaire prenait fin, on se précipitait pour déménager sur les terres agricoles très proches de la mer, on travaillait la terre avec nos parents et on se baignait en même temps... ». précise un agriculteur originaire de Ghar El Melh.
Étant donné que la région est de tradition agricole, tous les villageois possédaient des terres où toute la famille travaillait. Au sein de chaque parcelle, se trouvait une petite cabine. En été, ces cabines jouaient le rôle de véritables résidences secondaires familiales. La plupart des propriétaires des parcelles étaient issus de souches locales, ils possédaient leur maison dans l'ancien village de Ghar El Melh. Dépourvue de moyen de transport et voulant profiter de la plage chaque jour, toute la famille s'installait sur ces parcelles où se mêlaient le travail de la terre et le plaisir des baignades. Petits et grands se réunissaient pour travailler la terre, se baigner, pratiquer la pêche dans la lagune et faire l'approvisionnement alimentaire pour la saison d'hiver. Ces familles vivaient la birésidentialité malgré leurs revenus modestes.
Le quatrième type de résidents provient des environs du Sahel de Bizerte tels qu'El Alia, Zwawine, Aousja. À vrai dire leur nombre est très petit, mais il reste significatif. Généralement, ces résidents secondaires bâtissent de petites maisons modestes contrairement aux autres catégories dont la maison dévoile un statut social ostentatoire. Cette catégorie nous rappelle un peu les Tunisois qui passaient l'été dans les banlieues sud et nord du Grand Tunis. Bien que le trajet avec la navette ne soit pas très long, le fait, toutefois, de changer de cadre de vie procure une autre sensation, un dépaysement momentané. « Le fait de faire la navette chaque jour pour profiter de la mer n'a pas le même effet que si vous restiez tout l'été, profitiez de la mer à chaque moment de la journée... », raconte un résident secondaire originaire de Aousja.

Conclusion

L'installation du résident secondaire au Sahel de Bizerte répond à un ensemble de démarches dictées par une vision idyllique du rivage. Ignorant souvent la réalité du monde où il vit, ces derniers sont mus par le désir du paysage de la mer et les différentes aménités qu'il procure. Voir la mer constitue en effet une expérience sensible fondamentale dans notre région, expérience dont le goût est très largement partagé. Au Sahel de Bizerte, la vue sur la mer ou sur le trait de côte est le premier élément discriminant. Du moins, c'est lui qui, dans l'imaginaire collectif, symbolise le mieux la quintessence du paysage maritime. La sensibilité au paysage et au cadre de vie, qui s'est répandue largement dans notre société, va jusqu'à orienter les choix d'aménagement et d'implantation géographique. En effet, les différentes extensions urbaines sont hiérarchisées socialement dans la plupart des quartiers en fonction de leur éloignement à la mer. Tout ceci nous révèle le rôle de la mer et la façon dont il dessine les inégalités sociales déjà ressenties au Sahel de Bizerte. Ces inégalités s'accentuent avec l'évolution spectaculaire du prix du foncier remarquée sur les littoraux du Sahel de Bizerte. Elle souligne un contexte foncier tendu (dû à une demande forte, certes, mais surtout à une diminution de l'espace disponible) qui a pour conséquence l'éviction de la tranche des populations les plus modestes. Nous sommes bien en présence d'une ségrégation sociale et intergénérationnelle où la classe moyenne est totalement écartée du marché.

Mots-clés

Paysage maritime, résidents secondaires, perceptions, villégiature, sensibilités
Maritime landscape, secondary residents, perceptions, resorts, sensitivities

Bibliographie

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Auteur

Ghada Ben Abdesslem

Ingénieure agronome en architecture d'aménagement et du paysage et titulaire d'un master de recherche spécialité « paysage, territoire et patrimoine », elle est doctorante spécialité « paysage et développement des territoires » à l'Institut supérieur agronomique de Chott Mariem (université de Sousse, Tunisie).
Courriel : ghadabenabdesslem@gmail.com

Pour référencer cet article

Ghada Ben Abdesslem
Le résident secondaire au Sahel de Bizerte : représentations et perceptions du paysage de l'eau
publié dans Projets de paysage le 21/06/2019

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/le_r_sident_secondaire_au_sahel_de_bizerte_repr_sentations_et_perceptions_du_paysage_de_l_eau

  1. Citation traduite de l'arabe par l'auteur.
  2. Dans notre texte, l'espace secondaire est limité à la résidence secondaire. En France, cette dernière est définie par l'Insee et fiscalement par la DGFIP. Malheureusement, il y a un déficit d'études en Tunisie qui traitent ce phénomène ou de recensement qui calculerait le nombre de résidences secondaires dans chaque région pour déceler le rythme de leur prolifération. L'institut national de statistique (INS), lors de la réalisation du recensement général de l'habitat et de la population en 2014, combine le nombre de résidences secondaires avec celui des logements pour les ménages à l'étranger. C'est une des raisons pour laquelle la détection des résidences secondaires au Sahel de Bizerte dans notre article fut réalisée par une observation du terrain appuyée par les entretiens avec les habitants locaux de la région qui connaissent très bien leur région et remarquent chaque nouvelle habitation dans leur territoire.
  3. « Le terme Nimby (Not in My Backyard) désigne la résistance d'acteurs locaux face au projet d'implantation d'une infrastructure (aéroport, déchetterie, station d'épuration, etc.) soupçonnée, à tort ou à raison, de nuisances ou de risques pour ses riverains. Sa signification est pour l'essentiel péjorative et désigne une manifestation d'égoïsme de citoyens qui oublient l'intérêt général pour refuser au nom de leurs intérêts propres une implantation bénéfique pour la collectivité » (ibid.). Selon Henri Peretz, l'acronyme traduit en francais est dû à Mike Davis qui a popularisé ce mouvement dans son ouvrage City of quartz. Los Angeles, capitale du futur (1990).
  4. Lors de l'enquête, le propriétaire de la résidence secondaire (figure 4) m'a confirmé que c'est l'architecte qui a proposé le concept de la piscine que l'on retrouve aussi dans des hôtels tels que l'hôtel Al Badira à Hammamet.
  5. Selon les propos des enquêtés, le choix de l'implantation de la résidence secondaire est conditionné en premier lieu par la présence de la mer.
  6. Djebel, ou djébel, est un mot français emprunté à l'arabe et désignant une montagne ou un massif montagneux. On le retrouve, sous différentes graphies (jebel, gebel, djabal, jabal ou jbel) dues aux variantes de translittération et de prononciation régionale, dans de nombreux toponymes. Source (https://fr.wikipedia.org/wiki/Djebel).