Marcher, créer, révéler

Territoire d'une ligne frontière

To Walk, Create, Reveal

The Territory of a Frontier Line
23/12/2018

Résumé

Les frontières possèdent ce caractère à la fois évident et insaisissable. Évident car tout un chacun se représente ce qu'est une frontière ; insaisissable car il en existe de multiples définitions et interprétations qui dans leur nature et dans les faits se traduisent parfois en paradoxes. Elles relient et divisent, coutures et coupures, instables et figées. Indispensables pour certains et absurdes pour d'autres. Limites physiques, administratives, identitaires, scientifiques, de savoirs, elles interrogent, par le fait même d'exister, notre rapport à l'autre. En ce début du XXIe siècle, la frontière contient entre autres les flux migratoires. Ce contenu hypermobile, faisant l'apologie de l'homme nomade, est contraire au caractère sédentaire d'une majorité de notre civilisation et transforme parfois la frontière en ligne statique. C'est en qualité de promeneuse que nous choisissons d'arpenter un territoire transfrontalier pour mieux en comprendre le sens, le décrire et le déconstruire. Libre de passer du dehors au dedans, jusqu'à ce que le contexte nous rattrape. Libres d'aller et venir à la vitesse du corps, jusqu'à ce que nos propres limites nous poursuivent. Libres de voir, de sentir, d'écouter et de rencontrer la quotidienneté dans la spécificité. Par la rencontre du territoire vécu et des êtres qui le peuplent, il nous est donné une vision singulière de la ligne frontière et le temps de penser sa limite dans notre rapport perception/représentation. En intégrant la notion de perception à ce travail sur le paysage d'une ligne frontière, certaines questions émergent. Comment fait-on une expérience spatiale ? Quelle méthode expérimentale mettre en place qui révèle une matière première perceptive ? Comment permettre aux différentes formes de cette matière récoltée, qui dans ce travail sont la description et la photographie, de cohabiter avec d'autres savoirs accumulés ? Comment rendre ce travail perceptible à autrui ? Cet article tente donc une forme d'hybridation, prenant pour outils les mots et la photographie, mêlés à un travail plus analytique mettant en forme une pensée dans un corps à corps avec la ligne frontière aux contours incertains.
The nature of frontiers is obvious yet it also remains elusive. It is obvious in that everyone has an idea of what a frontier is; it is elusive because there are multiple definitions and interpretations of a frontier that are sometimes paradoxical. Frontiers connect and divide, they bind and sever, they are stable and at the same time unstable. For some people they are essential, for others they are absurd. The very existence of frontiers questions our relationships with others in that frontiers set physical, administrative and scientific limits, also defining boundaries in terms of identity and knowledge. At the beginning of the 21st century, frontiers contain, among other things, migratory flows. This extremely mobile content, which is an apology of nomadic man, goes against the prevalent sedentary nature of our civilization and sometimes transforms the border into a static line. It is as walkers that we choose to explore a frontier territory to better understand its significance and to describe and deconstruct it. We have the freedom to move from one side to the other of the frontier until the context catches up with us. Free to come and go at a walking pace, until our own limits pursue us. Free to see, listen and feel everyday events and appreciate their specificity. Through the discovery of a place and of the everyday lives of the people who inhabit it, we are presented with a singular vision of the frontier, we have the time to reflect on its limits as it is perceived and represented in our minds. By integrating the notion of perception into this work on the landscape of a frontier line, certain questions emerge. How does one conduct a spatial experiment? Which experimental method should be implemented to reveal a perceptive raw material? How can the different forms of the materials collected, which in this case are descriptions and photographs, be allowed to coexist with other components of accumulated knowledge? How can such work be made perceptible to others? This article therefore attempts to attain a form of hybridization by using words and photography in association with a more analytical work that gives form to a notion via a physical engagement with the frontier line, the contours of which remain uncertain.

Texte

Mise en mouvement du corps

Ce travail naît en février 2017 de la rédaction d'un mémoire de recherche, au laboratoire Gerphau à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris la Villette (ENSAPLV). Il s'élabore autour de la notion de « frontière » activée par la marche. L'espace d'étude retenu couvre une partie de la frontière franco-belge qui s'étend de Mouscron à l'est de l'agglomération Lilloise au littoral entre La Panne et Bray-Dunes. Cet espace rassemble sur une distance explorable à pied une diversité de milieux frontaliers : urbain, dit « naturel », rural et littoral. Nous cherchons ici à comprendre les phénomènes de frontières établies, limites créées et/ou perçues par l'homme dans son monde, et les transitions que traversent certaines d'entre elles actuellement. Partir à la rencontre d'une ligne est l'intuition première qui conduit à cette exploration. Les phénomènes de frontières que le marcheur rencontre dans ce paysage, tandis qu'il le traverse, peuvent être entre autres liés à trois facteurs : territorial, social, perceptible (personnel). Notre but est d'entrevoir des possibilités de déplacement des frontières s'attachant à ces trois facteurs par l'immersion et la rencontre des êtres qui l'habitent, liées au rapport perception/représentation. La marche devient alors un processus clef dans l'utopie d'un monde sans frontières qui nous propose une relation de soi à l'environnement, de soi à l'autre et de soi à soi toujours plus ouverte.

« Date : 16/02/2017
Heure : 11 h 03
Lieu : Entre Mouscron et Wervicq
Temps : Nuageux et changeant

Arrivée pont de Neuville sur une place bétonnée. Il est tôt ou tard. Quoi qu'il en soit les passants se font rares. L'heure veut que chacun et chacune vaquent aux occupations de cette vie. Gauche ? Droite ? Tout droit ? Aucune idée de la direction à prendre. Avachi sur son mur d'enduit clair, un homme fume sa cigarette. Jean délavé et T-shirt blanc, il a le regard vide de ces journées sans but. Il devient l'occasion de rencontrer les autochtones. Comme je lui demande mon chemin, il écrase son mégot :
«Tout droit, me dit-il, au garage Citroën à gauche, rue du Général-Drouot. Puis au rond-point, à droite rue de la Marlière.»
Je devrais la croiser. Il ajoute qu'elle est un vrai gruyère. Cette image est juste mais je ne l'imaginais pas encore.
J'avance. Alors que je repense à Frédéric Gros (marcher une philosophie) qui nous encourage à faire naître les départs, je trouve la rue de la limite entre la rue de Mouscron et la rue du Couët (photographies 1a/1b). Longue d'une quarantaine de mètres, je m'amuse à la parcourir d'un trottoir à l'autre. Premier contact.
Assez joué. Je pars. »

Cette recherche tend vers une connaissance par le parcours, sans enfermer l'objet étudié. Nommer, décrire, peindre l'expérience physique du territoire géographique de la ligne. Les mots, à travers la description des lieux et des êtres rencontrés, forment la première expérimentation de retranscription perceptive. Ils témoignent de l'ancrage fort accordé au terrain tout en proposant un regard différent à travers le récit. La perception devient une méthode d'extraction dans cette promenade active sur la ligne. En composant un itinéraire cognitif singulier, dans la perception de l'actuel, il est possible d'entrevoir par endroits des cohérences, des contradictions, la beauté du naturel et parfois même d'envisager la mutabilité des lieux. Au fur et à mesure que cette expérience est restituée, interrogée, l'attention au site s'accroît, et nous prenons conscience de l'hétérogénéité des paysages arpentés, pensés et perçus. Par cette expérience propre et son interprétation présente, nous considérons alors la frontière séparant l'espace connu du territoire où nous avons grandi, de l'espace inconnu qui petit à petit se donne à voir et à vivre. Comment un lieu, la ligne frontière, devient-il finalement habité par cette expérience ? Y décèle-t-on les marques de sa non-existence passée ? Y voit-on parfois la possibilité de son effacement progressif ?

« La marche est une méthode d'immersion dans le monde, un moyen de se pénétrer de la nature traversée, de se mettre en contact avec un univers inaccessible aux modalités de connaissance ou de perception de la vie quotidienne. » (Le Breton, 2000, p. 34.)

Description de la ligne par le paysage : protocole par l'image

Pas à pas le marcheur récolte sa matière à penser et faire penser. Voir la terre depuis Google Earth, c'est expérimenter en quelque sorte sa finitude, en apprécier le périmètre et les formes. En immersion dans l'espace tridimensionnel, c'est expérimenter l'inépuisable, l'infini dans ses contours, son impermanence et sa mutabilité. Comment exposer ce paysage ? Quel protocole mettre en place autour de la ligne qui permette d'imaginer un langage différent des cartographies communes ?
La mise en mouvement du corps, nous l'avons vu, a révélé les mots pour narrer ce.s paysage.s. Ils constituent la première matière de retranscription perceptive. Reste le désir de représenter graphiquement ce qui constitue la ligne frontière. Comment, en tentant d'évacuer l'intervention volontaire, est-il possible de révéler un travail d'observation « objectif » ?

Photographies 1a/1b
À droite : Une entrée de la ville de Mouscron.
À Gauche : Une entrée de la ville de Tourcoing.

« Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt, vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente, trente et un, trente-deux, trente-trois, trente-quatre, trente-cinq, trente-six, trente-sept, trente-huit, trente-neuf, quarante, quarante et un, quarante-deux, quarante-trois, quarante-quatre, quarante-cinq, quarante-six, quarante-sept, quarante-huit, quarante-neuf, cinquante, cinquante et un, cinquante-deux, cinquante-trois, cinquante-quatre, cinquante-cinq, cinquante-six, cinquante-sept, cinquante-huit, cinquante-neuf, soixante, soixante et un, soixante-deux, soixante-trois, soixante-quatre, soixante-cinq, soixante-six, soixante-sept, soixante-huit, soixante-neuf, soixante-dix, soixante et onze, soixante-douze, soixante-treize, soixante-quatorze, soixante-quinze, soixante-seize, soixante-dix-sept, soixante-dix-huit, soixante-dix-neuf, quatre-vingts, quatre-vingt-un, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois, quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-six, quatre-vingt-sept, quatre-vingt-huit, quatre-vingt-neuf, quatre-vingt-dix, quatre-vingt-onze, quatre-vingt-douze, quatre-vingt-treize, quatre-vingt-quatorze, quatre-vingt-quinze, quatre-vingt-seize, quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-dix-huit, quatre-vingt-dix-neuf, cent, cent un, cent deux, cent trois, cent quatre, cent cinq, cent six, cent sept, cent huit, cent neuf, cent dix, cent onze, cent douze, cent treize, cent quatorze, cent quinze, cent seize, cent dix-sept, cent dix-huit, cent dix-neuf, cent vingt, cent vingt et un, cent vingt-deux, cent vingt-trois, cent vingt-quatre, cent vingt-cinq, cent vingt-six, cent vingt-sept, cent vingt-huit, cent vingt-neuf, cent trente, cent trente et un, cent trente-deux, cent trente-trois, cent trente-quatre, cent trente-cinq, cent trente-six, cent trente-sept, cent trente-huit, cent trente-neuf, cent quarante, cent quarante et un, cent quarante-deux, cent quarante-trois, cent quarante-quatre, cent quarante-cinq, cent quarante-six, cent quarante-sept, cent quarante-huit, cent quarante-neuf, cent cinquante
. »

Photographies 8a/8b
À droite : une rangée de jardins remplis d'objets inertes accueillants d'anciennes maisons ouvrières.
À gauche : Au premier plan une grille peu accueillante. Au second plan un terrain de foot silencieux.»

   
Tous les cent cinquante pas alors, deux clichés sont réalisés perpendiculairement à la ligne, un à gauche, un à droite. Chaque cliché est numéroté au fur et à mesure de la marche de 1 à 845. Le « a » indique la direction de la Belgique, le « b » celle de la France, comme une unité de mesure créée pour l'expérience. Non plus paysages de frontières « stéréotypes », non plus paysages « symboles », le catalogue d'images de la ligne apparaît telle une pluralité de contextes et de situations banales. Urbain, dit « naturel », rural et littoral, chacun de ces environnements, en fonction de ce qu'il permet, invite à s'inscrire dedans et questionne la façon dont nous intervenons sur lui. Le choix de ces images, parmi l'ensemble de l'album, est orienté par l'envie de montrer cette pluralité de paysages et les différentes interactions environnement/acteurs qui s'y déploient. Sans élaborer ce protocole, le regard aurait subjectivement choisi tel ou tel objet pour parler de cette ligne de démarcation et de ce qui la caractérise. En définissant ainsi un cadre, les traces et les indices que le marcheur accumule initient une série faisant appel à un univers tout autre, traduisant une certaine réalité. Cette réalité territoriale, bien que le cadre soit défini, rattrape parfois le marcheur dans la rigueur du protocole.

« À quelques pas je me retrouve bloquée par des haies. La règle fixée est de ne pas s'éloigner à plus de 200 mètres. En observant les cartes, nous prenons conscience que nos déplacements sont limités aux chemins et routes tracés. Certains tronçons de la ligne seront difficiles voire impossibles à découvrir. Accepter un certain périmètre. Je tourne sur la droite, en espérant que la rue parallèle fera l'affaire. »


« Images sur la ligne ». Carte réalisée une fois le parcours effectué, par Sophie Goupille, 2017

Chacun des points représentés sur la carte « Images sur la ligne » détermine les positions géographiques sur lesquelles les clichés ont pu être réalisés puis numérotés. Lorsque la ligne en pointillé est discontinue, le territoire nous est inaccessible. Le catalogue photographique se focalise sur les localités représentées, quand la description nous permet de les relier. L'idée de découper en « tranches » un paysage, afin de permettre à une matière factuelle exploitable d'apparaître, évoque le projet Cosmographia de Stéphanie Rollin et David Brognon. Ces deux artistes, fascinés par les lignes de démarcation que l'on « trouve un peu partout, dans les mains, dans nos vies, sur nos territoires », ont décalqué à l'échelle 1 sur papier l'île de Gorée, puis l'île de Tatihou. Ils nous disent lors d'un entretien en avril 2017 : « Ce qui nous paraissait tellement évident sur les cartes quand on regardait l'île d'en haut, ce qui nous paraissait enfantin à première vue dans le geste de capturer cette ligne nous a paru tout un coup sur le terrain bien plus compliqué et imprévisible que présumé. » Cette matière première récoltée dans le projet Cosmographia, et ici sur la ligne franco-belge, dessine la surface perceptible d'un espace qui permet de prendre conscience d'une réalité quotidienne. La proposition est ici de l'ordre de l'expérience, elle convie à penser ensemble un panel de situations. Il s'agit de paysages humains, de paysages sociaux, inscrits dans un paysage physique, celui d'une ligne de démarcation où des traces historiques affleurent partout. Il ne s'agit pas de représenter par la photographie des icônes de la frontière, qui mettrait en avant les signes que nous avons décidé de montrer pour se la représenter, mais alors de la laisser parler au hasard du protocole presque mathématique. La photographie de paysage saisit ici un instant et témoigne d'un moment de vie. Elle est alors la perception figée qu'en a l'observateur au moment où il la parcourt et devient un objet partageable pouvant être discuté et mis en mouvement par et avec les populations qui habitent ce territoire chaque jour.

« C'est ce qu'il faudrait appeler une histoire de traces, dont le présent serait l'affleurement. Le présent, en effet, pour peu qu'on puisse le considérer avec un peu d'insistance, finit presque toujours par apparaître comme l'espace infini et pourtant sans épaisseur où remontent lentement, comme par le fait d'une résurgence invisible, les traces parfois très lointaines de sa formation. » (Bailly, 2011, p 14.)


Photographies 14a/14b
À droite : Des enseignes rouges à perte de vue : tabac, parking, tabac, tabac, gazole indiquant la cause de ces va-et-vient d'automobilistes.
À Gauche : Une rue calme de maisons d'habitation sans enseigne.


« La description nous demande d'imaginer, de percevoir les lignes, les contours et les surfaces de l'image dessinée. Tout comme la littérature, des œuvres de Zola, de Bouvier, de Herzog et bien d'autres, un tableau s'éveille à l'esprit sur une réalité quotidienne. L'essentiel se trouve dans la capacité modeste à retranscrire les sens qui sont mis à l'épreuve, s'effaçant au profit du paysage et des rencontres.
Le serveur m'interpelle. Il souhaite connaître la raison de ma venue ici. Lui décrivant rapidement mon parcours, il m'explique, intéressé, que les regards au milieu de la rue Aristide-Briand marquent le passage de l'eau sous la route (photographies 14a/14b). Autrefois, le bord d'une petite rivière marquait la limite des territoires et nourrissait les champs. Je pars. »


Photographies 17a/17b
À droite : Nouvelles parcelles d'habitat individuel. contemporain.
À Gauche : Champ à ce jour non cultivé.


Le paysage est un point d'entrée en matière. Il suscite le questionnement, l'étonnement, l'émerveillement, ou encore la découverte d'une histoire comme celle des regards de la rue Aristide-Briand. Le paysage est l'aspect d'un lieu, son agencement naturel, matériel et social. Il est l'objet visuel perçu. Considérer le paysage de la ligne pas à pas comme digne d'attention permet alors d'en activer une description. « L'espace commence ainsi, écrivait Georges Perec dans Espèces d'espaces, avec seulement des mots, des signes tracés sur la page blanche. » (Perec, 2012). En dépliant la ligne, la décrivant, la décortiquant, nous définissons ce qu'est notre relation au paysage de la « ligne ». De par les singularités qu'exprime ici sa représentation, nous en donnons une lecture. Chercher à transformer une limite-limitante d'une situation particulière d'usager et un contexte en une limite mouvante. Du visible à l'invisible, du banal au remarquable, chaque situation devient-elle ouverture de possibles multiples ?

Partager une expérience afin d'activer nos représentations du territoire

Est-il pertinent que le mot frontière désigne quelque chose qui par définition n'existe nulle part ailleurs ? La frontière n'a par elle-même aucun sens, elle est une simple ligne impalpable connectant les paysages. Seuls ont un sens les deux territoires qu'elle relie. Non plus considérée comme une ligne mais plutôt comme un territoire élargi qui resterait à explorer, la frontière se déplace alors. Au fur et à mesure que nous la percevons, nous apprenons au-delà de notre horizon. Les champs cultivés s'y mêlent, les routes et chemins s'y rejoignent, l'eau la nourrit de part et d'autre. Une fois regardée, la ligne franco-belge n'est plus une frontière mais un territoire vivant. Il est possible désormais de représenter des portraits et de démêler les couleurs d'un lieu spécifique. Ces images font s'effacer l'objet « ligne frontière » étudié et le place dans l'infini de l'ordinaire.

« Date : 17/02/2017
Heure : 13 h 24
Lieu : De Wervicq à Comines
Temps : Ensoleillé

J'arrive par le bus 85 à Wervicq et repars ce matin de bonne humeur. Mes muscles sont douloureux, mais la frustration hier de voir arriver la nuit me donne la motivation aujourd'hui de continuer d'un pas serein. Le pont reliant la D9 et la N311 est en travaux. J'emprunte alors la Brugstraat et me retrouve au niveau de Keizerstraat. Depuis Mouscron, les villes que nous traversons aussi bien à droite qu'à gauche portent toujours le même nom ; comme des extensions urbaines qui n'auraient pas pris en compte la démarcation invisible installée. Souvent même orientées vers celle-ci. »

Photographies 22a/22b
À droite : Dronckartstraat.
À gauche : Rue du Dronckaert.


Photographies 34a/34b
À droite comme à gauche : Sur la piste cyclable le long de la N366.


Chaque tronçon du chemin est en lui-même doté d'un sens et nous invite à la halte. De la nature aux territoires urbanisés, les paysages nous incitent à interroger l'art d'habiter ce.s paysage.s de la ligne. À travers un protocole qui relève de la performance cherchant à révéler, recopier, composer et recomposer la frontière franco-belge parallèlement à l'élaboration d'une description des territoires parcourus à pied, c'est l'expérience immersive que nous cherchons à révéler comme nous permettant de montrer « la frontière » comme une limite susceptible de se mouvoir. La ligne frontière n'est plus un objet isolé mais en mouvement permanent, connecté aux horizons alentour. Ce catalogue d'images sur la ligne reflète sa complexité et sa réalité. Tenter d'en donner une représentation imagée, en quelque sorte une perception poétique, suffirait-il à permettre à l'objet « frontière » controversé de pouvoir être réenvisagé ?
Dans ce rapport de perception/représentation, la déambulation est l'occasion de développer une trace singulière en construction. Tim Ingold écrivait : « Le voyageur et sa ligne sont ici une seule et même chose. Cette ligne se développe à partir de son extrémité, tandis que le voyageur avance, suivant un processus de croissance et de développement constant. » (Ingold, 2013, p. 101) Ce développement constant doit alors accepter, observer et comprendre les plis et replis du paysage et les mutations naturelles et humaines qui s'imposent à lui dans un contact plurisensoriel.

Photographies 61a/61b
À droite comme à gauche : Sur la presqu'île formée par la Lys et la De leie. Au milieu d'une petite forêt où le bruit du vent sur les feuilles nous fait oublier un temps le son des automobiles.


Photographies 71a/71b
À droite : La Lys. Des champs. Une zone industrielle.
À gauche : Un bras de la Lys formant une petite île. Au loin, derrière le talus à l'allure de friche, Bousbecque.


Comprendre et transformer nos limites dans le paysage

« Date : 02/06/2017
Heure : 7 h 56
Lieu : À gauche du mont Noir
Temps : Resplendissant

Réveillée par le soleil qui tapait dès 8 heures du matin sur la tente installée sur la ligne, j'ouvre doucement la fermeture pour que l'air nous apaise. Paysage de collines et vallées cultivées. Matinée immaculée, claire et chaude. Les champs sont tous éclairés, et çà et là on entend les sons de la vie qui s'éveille. Sur l'herbe je regarde l'horizon. Que se passe-t-il derrière les collines qui découpent le ciel ? »


Le retour à la fermeture des frontières nous rendrait soudainement incapables d'entrer en contact avec l'autre et de ressentir l'infini des lieux. Il me semble en ce sens que l'insuffisance de représentations valorisantes des frontières menace notre avenir. Dans la perspective du pire, il est à craindre que notre manque d'imagination nous laisse démunis, incapables de contrer ce mauvais augure. Mais derrière l'image « frontière » de la barrière entre les États-Unis et le Mexique ou le renforcement des contrôles entre l'Estonie et la Russie (Van der Linde et Segers, 2004, p. 69), ou encore derrière la barrière frontalière du Sud de la Hongrie et celle de l'hyperouverture que nous propose la globalisation, où se trouve l'équilibre ?
Il nous faut reconnaître une chose : les contrôles, barrières, murs rencontrés sur certaines frontières ont tous en commun d'être politiques. Ils sont affaire de pouvoir et de possession. Ce jour nous assistons au procès des murs établis dans ce monde au côté de Juliette Mézenc. La muraille de Chine qui depuis des siècles ne sert plus à rien, le grillage États-Unis/Mexique qui interdit l'accès à la Californie autrefois mexicaine, jusqu'au mur sécuritaire du quartier de Nordelta dans la province de Buenos Aires, chaque limite construite peut être remise en question. Dans cette époque où les murs tombent et se construisent et où les peuples se rassemblent ou se distinguent, l'un d'entre eux tente alors : « Si ! Je SERS... je sers en fait, bien sûr que je sers, je sers, je sers même beaucoup, beaucoup, je sers, je sers... aux artistes, je prête le flanc aux artistes. Voyez comme je sers (il se tourne face au public de façon à montrer les nombreux tags et graffs qui ornent sa poitrine, on entend de longs ahhh plus ou moins graves qui se mêlent en concert admiratif) (le petit mur se rengorge), c'est comme à Berlin monsieur le juge, il est IMPÉRATIF de me sauvegarder et ainsi témoigner de la folie des hommes pour mémoire ! » (Mézenc, 2016, p. 84). Entre fiction et friction s'installe ici le genre littéraire de la poésie qui ouvre notre vision des choses. La poésie adopte une posture qui nous conseille une mise en abyme et soutient une fois de plus le caractère perceptif de la recherche. Transformer une limite « limitante » ou « statique » d'une situation particulière d'usage dans un paysage en une limite mouvante créatrice de liens.

Photographies 117a/117b
À droite : Zone marécageuse en bordure de la Lys.
À gauche : La Lys et ses roseaux.


Le catalogue d'images (accompagné d'une description des lieux et d'échanges épistolaires tenus en chemin) témoigne d'une rencontre avec un paysage et ceux qui le peuplent. Il devient lui aussi un support poétique de questionnements et de prospectives possibles. Il fait apparaître la ligne comme un espace d'échanges entre systèmes et non plus comme une limite statique d'un contenu. En comparaison avec les frontières fermées discutées par l'homme, dans ce.s paysages.s, il est à peine plus discernable que la foulque macroule ou la fourmi et le politique n'occupe que très peu de place dans le paysage de cette ligne. Il est question alors de comprendre les situations de limites comme des interactions animées façonnant « intérieur » et « extérieur », perçues comme des modulations de l'interface à des époques données. La notion de ligne-frontière en un sens restreint peut se détacher du contexte géographique et spatial. Elle est davantage qu'une circonférence ou une zone de démarcation, elle doit être pensée de façon dynamique, dans un rapport de coprésence. Partout dans cet album des traces présentes et des possibilités futures de réciprocité sont observées. Catherine Grout écrit : « L'écart trouve alors une qualité qui se déploie dans la réciprocité et non dans la séparation ou l'«en-face» » (Grout, 2012, p. 11). La qualité de la frontière est alors de permettre à un système de conserver son autonomie tout en acceptant sa fonction d'échange. Elle constitue l'interface entre le « je » et le « nous » assurant la porosité avec l'environnement extérieur tout comme la solidarité entre les organes la constituant.

Photographies 191a/191b
À droite : Un talus végétalisé derrière lequel se trouve un champ agricole.
À gauche : La Lys. Au loin la cheminée d'une usine désaffectée, témoin d'une époque passée.


Dans le contact avec ce réel, un horizon différent s'ouvre par le fait même d'avoir pris conscience des limites et de leurs perpétuels mouvements : du paysage franchissable/infranchissable, de la rencontre avec l'autre aimable/discourtois, ou encore avec soi ouvert/fermé. Considérer les limites en mouvement signifie que si nous en déplaçons les perceptions alors leurs représentations peuvent en être modifiées. Si nous ajustons notre façon de produire de l'espace, de prendre soin du paysage, de comprendre ce que signifie vivre ensemble, de réinterroger le politique, alors les limites que nous connaissons s'effritent, pour se réinscrire là où elles deviennent importantes. Se réécrivent des possibles dans un aller et retour permanent.

Photographies 304a/304b
À droite : Fond de parcelles d'un quartier résidentiel où les habitations sont identiques.
À gauche : Un champ à la couleur brune en attente d'être semé.

Photographies 568a/568b
À droite comme à gauche : Zone agricole. Peu de constructions.


Pour conclure, ce travail m'a permis d'éprouver la « ligne frontière » non comme un objet isolé mais comme un territoire en mouvement permanent, connecté aux horizons alentour. La matière extraite de cette recherche révèle un corps à corps plurisensoriel avec le.s paysage.s de la ligne frontière. Dans la description et les images sélectionnées, la perception retranscrite met en avant l'idée que les limites que nous connaissons aujourd'hui s'ébranlent et tendent pour certaines à s'effacer. D'autres, au contraire, s'érigent et s'affirment. Une limite mutable signifie peut-être que ce que nous pensons, ce que nous savons, ce que nous sommes, ce qui nous entoure sont en perpétuel mouvement, à l'interface de forces, de tensions et de tissages multiples. Le paysage comme bien commun et lieu de coexistence nous amène à comprendre l'inscription actuelle de certaines limites, ici la frontière France/Belgique, et à envisager leur avenir, ici l'effacement lié au contexte européen, dans un aller-retour permanent entre le fait de se limiter pour illimiter autrement.

Photographies 803a/803b
À droite comme à gauche : La Lys française et la Lys belge se mêlent près de la D601 et de la N39.

Photographies 825a/825b
À droite comme à gauche : Au milieu de monticules de sable de la réserve naturelle de la dune du Perroquet.


« Date : 03/06/2017
Heure : 18 h 46
Lieu : Entre La panne et Bray-Dunes
Temps : Toujours resplendissant

150 pas.
À gauche : La plage
À droite : La plage
...
150 pas.
À gauche : La mer
À droite : La mer
...
La ligne se perd. La mer. L'horizon.
«Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs.» (Bouvier, 1985, P. 375) Ici la limite frontière reprend tout son sens. Ce territoire profond qui m'effraie parfois nous ouvre l'horizon, empreint de mobilité. Inquiétante étrangeté. Il possède l'incroyable caractéristique d'être le seul endroit ou les parallèles se rassemblent et se touchent. Je me perds dans son lointain fascinant. La mer, insaisissable. À moins d'être une excellente nageuse, comme Gertrude Ederle qui fut la première femme à traverser la manche en 1926, je ne serai jamais en mesure de vivre cette frontière par le seul moyen de mon corps. Le ciel, impalpable. À moins de me rapprocher du programme Apollo et, tel Neil Armstrong, de franchir la limite de la couche d'Ozone qui nous protège de l'univers.
La grève qui sépare le monde aquatique du monde terrestre est une zone active qui accueille un univers biologique bien spécifique à ce territoire de bords. Lieu d'échanges, d'interactions, elle respire et se meut, en lien avec ce qu'elle divise. La frontière n'a rien d'une ligne inerte dont l'unique fonction est de servir de barrière. Elle nous entraîne à la rencontre de l'autre, nous révèle des territoires d'entre-deux, nous apprend à voir les paysages du sud au nord, du nord au sud, d'est en ouest tout dépend de la direction que vous adopterez. Elle est simple et effacée, banale et apaisée, humaine et territoriale, mouvante avant tout. La frontière est partout et en chacun de nous.

     
Photographies 843a/843b
À droite comme à gauche : La mer.


« La mer est devenue mon organe long et tranquille, l'air glisse sur la mer qui est mon organe long et tranquille, l'air passe sous ma peau en ondulations très lentes
et nos températures s'accordent
nos tempéraments s'accommodent. »
(Mézenc, 2016, p. 13)


Je remercie tous les collègues de cette année d'initiation à la recherche (DPEA) au Gerphau, qui ont contribué de près à l'élaboration d'une pensée : Maxime Geny, Pierre-Alexandre Goyet, Hugo Baduzl, Romain Mantout, Philippine Moncomble, Waël Mouawad, Carla Frick-Cloupet, Anaëlle Maheo, Donation Guegan, Emma Schwarb, Carmen Moral, Adrien Faria, Francesco Quarta Colosso. Ainsi que Céline Bodart grâce à qui l'imagination de nouveaux possibles permet à l'exercice de renouveler sans cesse la notion développée.

Mots-clés

Frontière, immersion, matière première, protocole, représentation, perception
Frontier, immersion, raw material, protocol, representation, perception

Bibliographie

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Auteur

Sophie Goupille

Architecte HMONP, elle est diplômée de l'École nationale supérieure d'architecture de Versailles et titulaire d'un master en recherche philosophie et architecture, École nationale supérieure de Paris la Villette, laboratoire Gerphau.

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Sophie Goupille
Marcher, créer, révéler
publié dans Projets de paysage le 23/12/2018

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/marcher_cr_er_r_v_ler