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La place du paysagiste dans le paysage agricole

The Role of the Landscape Architect in the Agricultural Landscape

14/01/2018

Résumé

Alors que le rapprochement entre paysagistes et agriculteurs était bien amorcé dans les années 1990, l'approche esthétisante du paysage est parfois critiquée par un monde agricole qui défend sa vocation de production alimentaire. Donner des leçons de paysage est dorénavant contre-productif. La tentation est grande de prendre en main soi-même le paysage en se faisant agriculteur-paysagiste. Ou alors le paysagiste change de posture. C'est à travers deux expériences, l'une en Beauce et l'autre en Bretagne, que cette nouvelle posture est expérimentée. Ces expériences posent la question de la légitimité du paysagiste à porter un regard sur le paysage agricole et à décider de son devenir. Elles déconstruisent les procédures et les gouvernances habituelles. Les résultats sont probants mais quelles conséquences cela a-t-il sur le métier de paysagiste, sur sa formation et ses ambitions ? Quel « nouveau paysagiste » émerge de ces questionnements ?
Whereas a similarity between landscape architects and farmers had been clearly established in the 1990s, the aesthetic approach to the landscape is sometimes criticised by the farming sector which defends its vocation of producing food. Giving lessons about the landscape therefore becomes counter-productive. There is a strong temptation to assume the responsibility of the landscape by becoming a farmer-cum-landscape architect. Or then it is the landscape architect who changes posture. Through two projects, one in the Beauce region and the other in Brittany, this new posture has been experimented with. These two experiments raise the question of the legitimacy of the landscape architect in taking a position regarding the agricultural landscape and deciding about its future. They challenge usual procedures and modes of governance. The results of these experiments are convincing but what are the consequences for the profession and for the training and aspirations of landscape architects? What is the profile of the «new landscape architect» which emerges from these questions?

Texte

Le paysagiste dessine le paysage et l'agriculteur nourrit la planète

À la fin des années 1990, des personnalités émanant du monde de l'agronomie, comme André Fleury ou Régis Ambroise, se rapprochèrent de celui des paysagistes pour développer un regard analytique sur les paysages agricoles (Ambroise, 2013). En effet, Régis Ambroise montre que l'action des paysagistes et des agronomes était confondue jusqu'au XIXe siècle où une répartition est alors apparue : « aux paysagistes l'aménagement des parcs et des jardins, aux agronomes le développement de la productivité dans les campagnes ». Puis au cours des années 1970, les conséquences de l'industrialisation et de l'agriculture ont amené les agronomes et paysagistes de certains territoires à échanger. Il a résulté de ce rapprochement une série de publications, de conférences, de formations dont l'objectif était de donner des principes d'analyse et d'aménagement de l'espace agricole pour composer des paysages harmonieux et identitaires. Munis de ces publications (Kleindienst et al., 1996, Degré et al., 1996, Ambroise et Hubert, 2002, Buchou et al., 1997), les paysagistes déterminent où restaurer une ouverture visuelle, où améliorer une frange urbaine, où retisser un maillage bocager, où souligner une perspective... Dans ces ouvrages, ce sont aussi les « outils » des paysagistes qui sont mis en avant pour permettre de se projeter dans l'espace. Il s'agit notamment des panoramas légendés, des blocs-diagrammes, des observatoires photographiques... La plus-value des paysagistes apparaît alors dans leur capacité à produire des images qui illustrent un territoire et son devenir.
Or, toujours d'après Régis Ambroise (2013), « à partir des années 2005, alors que les mots d'ordre politiques en faveur d'une agriculture durable se généralisent, les programmes nationaux qui se mettent en place se concentrent sur des problématiques sectorielles : écophyto, directive nitrate, trames vertes et bleues... Curieusement, les paysagistes ne sont plus intégrés dans ces travaux ». En effet, du côté du monde agricole, ce regard esthétisant produit de la méfiance. Parfois, la simple présence d'un paysagiste autour de la table provoque un besoin presque systématique pour les agriculteurs de devoir rappeler le rôle prioritaire de leur métier : nourrir la planète. À l'inverse, ils refusent d'être réduits à des faiseurs de paysage. Cette répartition des rôles est d'autant plus marquée que même au sein des collectivités construites autour d'un projet de territoire, comme les parcs naturels régionaux, le clivage est formel avec d'un côté le paysage et de l'autre l'aménagement rural. Cette répartition thématique des missions induit une segmentation des publics, affectant le public agricole à la mission en charge de l'aménagement rural où le paysagiste n'a pas sa place. Et les travaux transversaux, comme un plan de paysage, ne suffisent pas à dépasser cette posture hostile au « paysage des paysagistes ». Catherine Laurent, économiste à l'Inra, exprimait en 1994 déjà ses doutes sur la pertinence d'orienter l'activité agricole vers la production de paysage qui risquerait d'« imposer la conception du «beau» des décideurs » (Guyeneuf, 1994).

L'agriculteur-paysagiste ou le paysagiste-agriculteur

L'entrée par le paysage semble donc être trop frontale et apparaît bien souvent « superficielle » face aux enjeux qui impactent l'activité agricole (fragilité économique, dépendance aux politiques, pression sociale et sociétale...). Pour pallier cette crainte, Rémi Bercovitz (2014) suggère que la prise en main citoyenne relève « d'une réaction contre l'élitisme esthétisant qui parfois ordonne, en ce domaine du paysage, les approches du projet et celle de la patrimonialisation ». En effet, le paysage est bien un sujet qui touche tout le monde et sur lequel chacun a la légitimité de se prononcer, c'est un patrimoine commun comme le soulignent Rémi Bercovitz (2014) : « le paysage peut, à condition de se doter de méthodes, constituer un paradigme de médiation entre société et environnement », et Régis Ambroise (2013) : « alors que des crises environnementales et sanitaires successives, telles que celle de la vache folle, déconstruisent les relations de confiance que la société entretenait avec les agriculteurs ». Le paysage devient donc un support de médiation entre les citoyens et une agriculture qui fait peur.
Les agriculteurs se voient bien souvent stigmatisés et rendus responsables de nombreux maux environnementaux. Devenus peu nombreux dans les communes, ils se retrouvent bien souvent isolés pour faire face aux élus ou aux citoyens numériquement plus nombreux. Cette situation inconfortable ne facilite pas le dialogue et on peut comprendre que certains agriculteurs fuient les rencontres et les réunions ou encore se réfugient au sein de structures professionnelles (chambres d'agriculture, groupements locaux, syndicats, associations...). Celles-ci développent souvent un discours ferme pour faire face à toutes ces pressions et à leur minorité numérique. Cette forme de solidarité entraîne souvent un discours dépersonnalisé qui s'exprime d'une seule voix au nom de toute une économie, ne laissant pas place à la spécificité de chacun.

Or, l'exploitant agricole a une connaissance très fine du territoire et la capacité d'action de celui qui gère l'espace. Face aux constats précédents, il apparaît donc plus judicieux de s'adresser à « l'homme » plutôt qu'à « l'exploitant ». En se tournant vers chaque individu de façon personnelle, en tête à tête, dans son intimité, sa ferme, son paysage, les résultats sont souvent bien différents. Il s'avère donc que le monde agricole doit s'appréhender en dehors des groupements, des corporations, des instances... Le paysage est un vecteur sensible qui puise chez chacun ses souvenirs, ses valeurs, ses espoirs, son bien-être, ses racines... Il est donc crucial de chercher à approcher ce regard sensible pour s'extraire de la vision uniquement technique.
Passer du temps avec chacun de ces hommes, arpenter leurs terres, observer leurs outils, analyser leurs productions, comprendre leur vie... devient donc essentiel pour prétendre aborder un projet de paysage en milieu agricole. La proximité avec les exploitants agricoles ne peut que générer une admiration devant ce métier ancré dans le paysage. Il arrive d'ailleurs que des paysagistes soient tentés d'entreprendre une reconversion vers l'agriculture comme si la production agricole était l'aboutissement à la pratique du paysagiste. En effet, ce dernier peut ressentir une certaine frustration à produire des images dont il ne peut pas assumer lui-même la réalisation. Certains font ce choix comme Rémi Janin (2013) qui est paysagiste-agriculteur et a pu remodeler l'ensemble de son exploitation à Vernand ou, sur un autre modèle, Perrine et Charles Hervé-Gruyer de la ferme de Bec Hellouin. Ils ont créé un paysage agricole basé sur les principes de la permaculture (Hervé-Gruyer, 2014), les paysagistes-jardiniers du Potager du Roi... (Jacobsohn, 2014), qui eux « se confrontent à l'opposition qui semble exister entre produire et faire du beau, entre rentabilité à la vente et effet esthétique général ».

Pour ceux qui sont encore convaincus que les paysagistes peuvent contribuer à agir sur la qualité des paysages agricoles sans devenir eux-mêmes agriculteurs, il est donc nécessaire de revoir sa posture professionnelle. Il semble que celle mise en avant à la fin des années 1990, qui exprime la vision du paysagiste et donne des injonctions pour que celle-ci soit mise en place, ne soit pas efficace. Des rencontres avec plusieurs exploitants beaucerons ont permis de vérifier qu'il existait bien des exploitants agricoles soucieux du paysage avec des projets très précis et pertinents. Mais le passage à l'action ne se faisait pas, essentiellement par manque de temps, temps nécessaire à la définition d'un projet, à la concertation, à la faisabilité, au montage des dossiers... mais également par manque de connaissances techniques, de gestion de projet, de compréhension des politiques publiques... Et si ce temps doit être pris en charge par une tierce personne, quelles doivent être ses compétences ? Agronomie ? Paysage ? Recherche ? Et avec quel financement ? Le revenu de l'exploitant ? Les financements liés à la politique agricole ? Ceux liés à la politique environnementale ou paysagère ?

Le paysagiste au service des exploitants

Les deux expériences citées en suivant sont issues de travaux réalisés au sein de la Scop La Fabrique du Lieu, en collaboration avec Nicolas Tinet, urbaniste OPQU et de différents partenaires dont l'association Hommes et Territoire1.

L'expérience de Lhopiteau

Pour répondre à ces questions, une expérimentation, le « projet agropaysager à Lhopiteau » (Renard et Tinet, 2016a), a été l'occasion de tester des pistes de recherche. La réflexion est partie de l'expérience d'un céréalier qui s'est converti dans l'agriculture biologique et qui a voulu recomposer un environnement plus équilibré pour ses productions via la plantation de haies. Dans son sillon, deux maraîchers installés à côté ont souhaité élaborer un projet commun. Nous, paysagistes, désireux de tester des démarches de concertation poussées, nous sommes emparés de cette envie pour la concrétiser. Plus d'une année a été nécessaire pour rencontrer tous les partenaires (le Pays, les Pays voisins, la Région, les associations locales, le CAUE...), réunir toutes les parties prenantes et ainsi définir un projet qui réponde aux enjeux des uns et des autres. Il a fallu trouver les financements (programme Leader, ID en campagne de la Région, Fondation de France) et tordre le projet pour qu'il corresponde aux critères de chaque dispositif. Ce travail d'élaboration du projet a requis une année supplémentaire pour les différents allers-retours demandés par les financeurs, les dossiers de candidature, les auditions, les réajustements... Après toutes ces validations, le projet a été présenté aux agriculteurs. Il avait bien évolué... mais l'essentiel avait été préservé. Dorénavant, le projet qui vise l'ensemble du hameau, tous ses exploitants agricoles et ses habitants, s'appuie sur une volonté d'aménager la « ouche » du hameau (ceinture paysagère autour des villages beaucerons). On peut dire que le plus gros du travail était déjà fait puisque le projet en lui-même n'a duré que quelques mois et que cette partie administrative était décisive. Les agriculteurs, seuls, auraient abandonné devant la complexité des dossiers, le jargon de l'administration, le temps à dégager pour convaincre, la nécessité de faire des compromis et de rebondir. Notre plus-value vient de notre capacité à jongler dans cet univers et à être suffisamment créatif pour s'adapter aux nombreuses contraintes. Dès le projet lancé, ce sont les exploitants qui ont défini l'image de paysage à atteindre et les paysagistes qui l'ont mis en œuvre. Différents temps de travail ont été organisés (permanences, porte-à-porte, entretiens, ateliers collectifs, visites). Nous étions là pour organiser, animer, légitimer, synthétiser, solutionner, soutenir mais jamais pour proposer. Des tensions vives se sont exprimées dès le début de la démarche. Des tensions anciennes entre voisins, entre modèles d'agriculture opposés, entre activités professionnelles ont explosé dès le premier atelier. Nous avons d'ailleurs été pris à partie sur notre légitimité à intervenir sur l'espace agricole d'habitude réservé aux agriculteurs. Ce qui peut ressembler à un incident a, en réalité, été une étape décisive pour que le projet aboutisse. Chaque conflit a été traduit en solutions qui, au final, ont été mises en œuvre. Des vues dites dégradées par les serres des maraîchers ont été améliorées par des plantations. Des abords d'exploitation disgracieux ont été nettoyés. Des chemins endommagés ont été restaurés. Avec cette méthode, les contraintes techniques de l'agriculture n'ont jamais été opposées au projet paysager, celui-ci les prenant en compte dès l'origine. Le résultat témoigne d'un partenariat efficace mais la qualité du projet paysager produit peut se poser. En effet, les propositions d'aménagement sont pertinentes en matière de nature (1 600 mètres linéaires de haies, alignements de 34 fruitiers, prairies fleuries, 10 perchoirs, 2 nichoirs, restauration d'une mare, réfection de chemins, effacement de points noirs paysagers) mais leur localisation est plus discutable. Elles se concentrent sur un seul côté du hameau où les trois exploitants initiaux sont situés et elles sont implantées par rapport à la fonctionnalité des exploitations et non par rapport à une approche réellement paysagère. Il s'agit d'une approche du paysage par le bon sens qui s'appuie sur des tracés physiques (chemins, parcellaire) et qui a pris en compte les vues depuis les habitations voisines et les chemins, sur le grand paysage beauceron.

Figure 1. Plantation collective des fruitiers chez les exploitants et dans les jardins privés du hameau pour reconstituer une « ouche » beauceronne.

Figure 2. Alignement de fruitiers le long de l'ancienne voie romaine en bordure d'une parcelle destinée au maraîchage. Au loin, les haies pour le moment imperceptible dans le grand paysage.

Le paysagiste a tellement pour habitude d'être à l'origine des propositions qu'il lui est difficile d'accepter de se mettre en retrait et de reconnaître le résultat. En effet des entretiens ont été menés en amont de la démarche auprès des habitants avec l'objectif d'inciter à porter un regard de paysagiste sur son cadre de vie et de travail. Mais le paysagiste est intervenu, lors d'une balade collective, pour présenter son analyse des franges du hameau en expliquant ce qui faisait « ouche » ou non, où les tracés anciens étaient révélés, où les vues étaient intéressantes... La sensibilisation au paysage en amont est-elle suffisante pour permettre au projet d'avoir une réelle empreinte paysagère ? Il aurait fallu mener une démarche classique en parallèle pour vérifier si le dessin du projet était proche, ou prévoir des entretiens au bout de quelques années pour voir comment serait perçu ce nouveau paysage. Par ailleurs, le projet dessiné collectivement aurait dû être plus cohérent vis-à-vis de la ouche du hameau mais malgré une vision d'ensemble initiale, les autres agriculteurs du hameau ont finalement fait marche arrière. Ils n'étaient pas à l'origine du projet et ne se sont pas retrouvés dans la méthode. Aurait-il fallu les convaincre de participer en amont ou fallait-il avancer avec les volontaires en espérant que les autres suivraient ? Après avoir été efficace dans la phase conception, le projet a un peu peiné à sortir de terre. Deux années supplémentaires ont été nécessaires pour obtenir l'engagement des exploitants à réaliser les travaux financés à 80 % et à finaliser les dossiers de financement dans leur seconde phase. En somme, cette expérience a démontré que l'intervention d'un paysagiste permet de mener à bien un projet qui aurait cent fois été abandonné, sans un accompagnement extérieur compétent en matière de montage de projet et capable de créativité, par les agriculteurs devant leur charge de travail et les aléas climatiques qui ont été particulièrement pesants en 2016. Quant au regard porté sur le paysage, aujourd'hui, l'un des exploitants, charmé devant les réalisations accomplies, dit à quel point son quotidien a changé depuis qu'il travaille dans du « beau ». Et intervention inattendue, un habitant, qui a participé à toutes les étapes, a peint une fresque sur sa maison et sa clôture située en entrée de hameau sur le thème du... paysage beauceron.

L'expérience de Trémargat

Sur l'expérience de Lhopiteau, le paysagiste avait fait un simple apport de connaissances en amont au même titre que tous les intervenants (environnementalistes, agriculteurs et habitants) donnant des éléments de compréhension (cartes anciennes, représentations du relief, fonctionnement des milieux...). La démarche a été poussée un peu plus loin dans le cadre d'une seconde expérience, « concertation paysagère, gestion collective et durable du bois à Trémargat » (Renard et Tinet, 2016b). Là, le temps d'intervention était beaucoup plus court puisqu'il s'agissait d'un appel d'offres classique où le montage du projet a été fait en amont et les réalisations seraient réalisées en aval. L'initiative venait d'un collectif de paysans et d'habitants d'un village breton qui souhaitait développer l'autonomie de la commune en exploitant les bois et les haies pour le chauffage et la construction. Or, ils étaient soucieux de la réaction des autres habitants face à un paysage qui allait considérablement changer. Aussi, notre accompagnement avait pour objectif de recenser les précautions à prendre et d'amener les porteurs du projet à avoir une démarche paysagère dans leurs interventions. Face à des paysans et à des habitants-bûcherons qui se positionnaient les premiers comme détenteurs de savoir local et les deuxièmes comme détenteurs de la technique, nous, paysagistes, avons d'abord dû défendre la valeur de bien commun du paysage. Pour cela, nous avons pris le risque de ne pas faire d'apports en contenu, ou très peu, et de laisser les habitants exprimer leur propre diagnostic. La présence de « non-experts », des habitants, a permis de dépasser les postures figées des prétendus experts, c'est-à-dire des exploitants agricoles et forestiers. Face aux remarques plus sensibles, plus symboliques et plus pratiques des habitants, ces experts ont été contraints de faire évoluer leurs premières visions des projets. Pour caractériser le paysage et définir le projet, les outils ont été adaptés afin de permettre à chacun, expert ou non, d'émettre un avis ou une idée dont la valeur était égale quel que soient les participants. Le résultat n'est pas la somme de visions individuelles puisque la méthode visait à partir d'une analyse personnelle et de définir petit à petit une vision commune, rendue possible par la mise au même niveau de tous les avis. De cette façon, les projets sont issus d'une vision collective avec une responsabilité partagée. Notre légitimité a là aussi été remise en question puisqu'il leur a semblé que nous n'apportions rien, nous basant exclusivement sur les éléments produits par la population (cartes mentales, entretiens individuels, permanences, balades dessinées, photolangages). Ils s'attendaient à ce que nous donnions notre vision en tant qu'expert, vision qui aurait été soumise ultérieurement à validation des habitants lors d'une réunion publique classique. Or, pour nous, ce procédé n'aboutit qu'à des confrontations ou, au mieux, à des compromis qui ne permettent pas à la population ou aux agriculteurs de s'emparer du paysage. Par ailleurs, au cours de la durée du diagnostic, nous avons senti que les paysans voulaient passer à l'action et que le temps de la concertation était trop long pour eux. Nous avons vérifié, à ce moment-là, que nombre d'agriculteurs n'étaient pas adeptes des réunions et du dialogue qu'ils associaient à une perte de temps. Nous avons dû être fermes et temporairement en conflit puisque ce temps de concertation a repoussé les travaux à l'hiver suivant. Finalement, nous avons modifié notre méthode en cours de route et sommes allés sur des sites des différents projets avec les paysans et un groupe d'habitants pour définir ensemble les travaux à réaliser. Toute la phase projet a été accomplie en binômes paysans ou bûcherons/habitants. Des plans-guides en sont sortis avec des principes concrets dessinés, spatialisés, phasés, budgetés. Notre mission s'est arrêtée là et pendant une année, nous nous sommes demandé si nous avions été utiles. Et puis, après l'hiver suivant, les photos des chantiers sont arrivées. Les cônes de vue repérés avec les habitants avaient été ouverts, les arbres remarquables épargnés, les rochers emblématiques dégagés, les haies n'avaient pas été ratiboisées mais « prélevées » avec parcimonie. Les messages avaient été entendus parce qu'ils avaient eu le temps et les moyens d'être exprimés.

Figure 3. Une parcelle avant analyse paysagère et avant travaux.

Figure 4. La parcelle après travaux avec prise en compte de la vue sur la zone humide, du maintien d'arbres remarquables, et valorisation des blocs de pierre.

Là aussi, le temps de l'intervention est déterminant pour donner à chacun les éléments suffisants pour s'investir, pour permettre à tous d'expliquer sa vision, pour gagner la confiance des uns et des autres. Cette fois-ci, le rôle du paysagiste a été de permettre au paysage de se révéler à travers la parole des habitants qui, dans ce contexte, étaient les seuls à avoir la légitimité de s'exprimer. Or, arriver à faire parler du paysage et à le faire reconnaître comme tel n'est pas facile. Le paysagiste sait, en fonction des contextes, par où passer pour y aboutir. À Trémargat, il a fallu commencer par l'arbre et ses différentes représentations pour parvenir à élargir le regard sur le paysage via les légendes, les ambiances puis la géographie et l'histoire des lieux.

Jusque dans les années 1970, les paysagistes et les agriculteurs partageaient donc le même terrain d'action mais pour des raisons bien différentes ; esthétiques d'un côté et alimentaires de l'autre. Mais par la suite, les crises environnementales ont fait émerger des attentes sociétales fortes pour que la production agricole renoue avec son paysage. Longtemps les paysagistes ont cru qu'il suffirait de donner des leçons de paysage pour changer les pratiques. Or, le milieu agricole n'a globalement pas accepté de recevoir ces injonctions jugées alors exclusivement esthétisantes. Les deux expériences citées illustrent des tentatives de démarches plus participatives qui tendent vers cette réconciliation. Elles annoncent des pistes de méthodes à explorer pour faire évoluer le métier de paysagiste afin de s'adapter à ce contexte et à ce public. Enfin les résultats défendent un peu plus la légitimité du paysagiste à intervenir sur l'espace agricole.
Mais cette légitimité ne sert à rien si les opportunités de mener à bien ces démarches n'existent pas. Les appels d'offres de ce type sont rares. La majorité d'entre eux concerne l'aménagement de l'espace urbain (public ou privé), une faible partie s'intéresse aux espaces naturels et quasiment aucun ne porte sur l'espace agricole. Les commanditaires seraient les exploitants agricoles eux-mêmes. Mais par tradition et habitude, et par manque de moyens, ils s'orientent vers « leurs » instances de conseils (chambres d'agriculture, Groupements d'agriculture biologique, Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural...) où les paysagistes sont absents. Les prescripteurs qui promeuvent les paysagistes sont, quant à eux, dans des organismes (CAUE, paysagistes-conseils...) bien souvent dédiés à la ville et non aux problématiques agricoles. Il reste donc à construire le cadre d'intervention du paysagiste et des passerelles entre les deux professions. Le film Portrait d'Ares (Adam et al., 2009) est un témoignage intéressant de cette rencontre.

Remerciements : Nicolas Tinet pour son soutien en tant qu'urbaniste sur les projets de Lhopiteau et Trémargat.

Mots-clés

Paysage, agriculture, projet agropaysager, concertation, habitants
Landscape, agriculture, agro-landscape project, consultation, inhabitants

Bibliographie

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Auteur

Laurence Renard

Elle est paysagiste DPLG, associée au sein de la Scop, La Fabrique du Lieu, et tutrice de l'apprentissage à l'École nationale supérieure de paysage de Versailles.
Courriel : lrenard@lafabriquedulieu.com

Pour référencer cet article

Laurence Renard
La place du paysagiste dans le paysage agricole
publié dans Projets de paysage le 14/01/2018

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_place_du_paysagiste_dans_le_paysage_agricole