L'arbre fruitier en Avesnois : le « passeur de mémoires» (XIVe-XXIe siècles)

The Fruit Tree in the Avesnes Region: A «Conveyor of Memories» (14th-15th centuries)

12/07/2017

Résumé

De nos jours, l'arbre est de plus en plus considéré comme un patrimoine à identifier et à protéger, c'est notamment le cas de l'arbre fruitier en Avesnois (Nord). Depuis des siècles, l'arbre fruitier est l'objet de toutes les attentions parce qu'il est un élément identitaire du paysage mais aussi parce qu'il est une source de revenus d'importance variable selon les époques. Cette relation entre l'homme et l'arbre fruitier reflète finalement le mode d'intégration de ce dernier dans le paysage. Cet article, qui fait état des premiers résultats d'une recherche en cours, cherchera à analyser la relation homme-arbre fruitier à travers le temps.
Nowadays, trees are increasingly considered as part of a cultural heritage which needs to be identified and protected, this is the case of fruit trees in the region of Avesnes in the North of France. For centuries, the fruit tree has been the focus of much attention because it contributes greatly to the identity of the landscape and is a source of income the importance of which has varied over time. This relationship between people and fruit trees is reflected in the way the tree forms a part of the landscape. This article, which presents the initial findings of an ongoing research project, seeks to analyse the relation between people and trees through time.

Texte

De nos jours l'arbre est de plus en plus considéré comme un patrimoine à identifier et à protéger, c'est notamment le cas de l'arbre fruitier. L'étude de son histoire a été en premier lieu réalisée par les botanistes, plus récemment par les archéobotanistes (Bouby et al., 2005). Grâce à ces études, nous pouvons connaître les habitudes alimentaires des hommes, les types de fruits consommés. Si les recherches des archéobotanistes, des historiens concernent essentiellement le rôle du fruit dans l'alimentation humaine (Grieco, 1993) ou l'histoire du symbolisme du fruit (Pastoureau, 1993), les recherches relatives à l'intégration dans le temps de l'arbre fruitier dans le paysage restent rares (Quellier, 2003 ; Sivéry, 2005).
L'arbre fruitier, en tant qu'élément du patrimoine paysager, joue un rôle essentiel dans l'identité sociale - la mémoire - et territoriale des groupes sociaux qui s'y réfèrent (Voisenat, 1995). C'est pourquoi les acteurs du territoire (collectivités territoriales, parcs naturels, associations...) multiplient les actions visant à sauvegarder la diversité des essences fruitières, à favoriser la plantation d'essences régionales anciennes.
Le paysage étant avant tout un produit social, il est d'autant plus important de faire appel à l'historien, qui apporte un nouveau regard - de par ses outils et méthodes (Antoine, 2002) - à la démarche patrimoniale de ces politiques environnementales. Est-ce pour autant mêler objectivité et subjectivité ? Tout dépend du traitement que l'on fait subir aux « traces du passé » (Chappé, 2010). Et des « traces du passé », il en existe beaucoup lorsqu'il s'agit d'analyser l'arbre fruitier et son intégration dans le paysage. Cet article, qui fait état des premiers résultats d'une recherche en cours, cherchera à analyser la relation homme-arbre fruitier à travers le temps sur le territoire de l'Avesnois.

L'Avesnois, un territoire de tradition fruitière

Un arbre fruitier intégré à la mosaïque paysagère


Figure 1. Localisation géographique du territoire d'étude. Source : Marie Delcourte.

L'Avesnois se situe au sud du département du Nord, à la frontière du département de l'Aisne et de la Belgique. Territoire riche en biodiversité, il joue un rôle important pour le schéma régional de cohérence écologique-trames vertes et bleues régionales. Le bocage et la forêt ainsi que des reliquats de cloisons forestières, bordant les anciennes haies médiévales, forment les paysages les plus caractéristiques de ce territoire. Avec 30 745 ha de forêts, soit un taux de boisement de 19 %, l'Avesnois est l'une des sous-régions les plus boisées des départements du Nord et du Pas-de-Calais.
L'Avesnois est aussi un terroir de tradition fruitière (pommes, poires, prunes, cerises...), saules têtards et arbres fruitiers « haute-tige » marquent l'horizon paysager d'aujourd'hui et la mémoire visuelle des habitants. Les anciennes générations se remémorent d'ailleurs la beauté du bocage au temps des grands vergers : « Le printemps était fleuri et coloré par les fleurs des arbres fruitiers et les fleurs sauvages1. » Au cœur de la mosaïque bocagère, l'arbre fruitier haute-tige a laissé son empreinte dans la construction du paysage. Depuis la fin du XIXe siècle - période de croissance des exportations de fruits -, les éleveurs rentabilisent les prairies pâturées en y plantant des fruitiers2.

Figure 2. Le pré-verger en Avesnois. Source : Parc naturel régional de l'Avesnois, http://www.parc-naturel-avesnois.fr.

L'Avesnois possède aujourd'hui dans ses vergers haute-tige une grande variété de poires, de cerises, de prunes ainsi que plus de 200 variétés différentes de pommes : pommes à couteau, à cuire, à jus ou à cidre. Afin de relancer la filière, menacée par la modernisation des systèmes finalement peu adaptés au bocage, des agriculteurs du territoire se sont fédérés au sein de l'association Vergers hautes tiges de l'Avesnois3 (Lescureux et Marcetic, 2000). Cette association produit ainsi depuis 2008 du jus de pomme et du cidre issus des vergers haute-tige non traités et avec des variétés locales. Les produits de cette association ont obtenu la marque « Produit du parc naturel régional de l'Avesnois4 » (label). La filière économique ainsi créée montre l'intérêt de l'agroforesterie fruitière qui permet de réaliser de la valeur ajoutée sur une prairie et de préserver un patrimoine naturel, paysager et génétique remarquable. Les pré-vergers ayant obtenu la marque du parc se situent majoritairement à l'ouest et au sud du territoire (cf. figure 3). Afin de promouvoir le produit local, certains arboriculteurs vendent directement leur production aux consommateurs. Ces arboriculteurs en vente directe, qui favorisent le circuit court, se situent aussi bien à l'ouest qu'à l'est de l'Avesnois. Notons l'absence de structures de production fruitière dans le Val de Sambre - Nord de l'Avesnois -, région fortement industrialisée (cf. figure 3).

Figure 3. Agroforesterie fruitière et arboriculteurs en vente directe en Avesnois. Source : Marie Delcourte.

Une autre forme de fruitier est emblématique de l'Avesnois : l'arbre fruitier palissé. Un recensement des arbres fruitiers remarquables a eu lieu entre 2011 et 2012 dans le Parc naturel régional de l'Avesnois et dans la zone Entre-Sambre-et-Meuse en Belgique dans le cadre du projet Interreg « Biodimestica » ayant pour ambition de devenir un pôle transfrontalier de ressources génétiques pour les fruits et les légumes. Ce recensement a permis de mettre en évidence l'abondance des arbres palissés - en majorité des poiriers. Plus de 600 arbres fruitiers accolés aux façades des maisons ont été dénombrés et 60 en contre-espalier (palissage sur fil et piquets).

Figure 4. Un poirier palissé âgé de 150 ans, commune de Sémeries. Source : http://fruitieravesnoisthierache.over-blog.com/, projet Interreg « Biodimestica ».

Cette tradition de conduite de l'arbre, dite en espalier, remonte au XIXe siècle, mais ce patrimoine est menacé de disparition. C'est pourquoi un programme transfrontalier de sauvegarde et de valorisation a été lancé pour proposer des formations adaptées à ces formes fruitières atypiques.
La présence de l'agroforesterie fruitière et de la revalorisation des fruitiers palissés sont les témoins d'une volonté de réinscription de l'arbre fruitier dans le paysage rural (Lescureux et Marcetic, 2000). Ces « traces du passé » présentes aujourd'hui sont issues d'une longue tradition arboricole fruitière, dont il est important de préciser les principaux éléments.

Une tradition arboricole fruitière ancienne

Lors de son étude sur les cadastres napoléoniens, l'historien Philippe Guignet (2012) constate que les vergers ne représentent que 2 % de l'occupation du sol sur l'ensemble du Nord-Pas-de-Calais au XIXe siècle. Sur ce pourcentage, 1,28 % se situe en Avesnois, soit une forte proportion sur ce territoire. Cette structure artificialisée n'est pas répartie de manière homogène. Les communes de Mecquignies, de Bousies, de Louvignies-Quesnoy, de Villers-Pol connaissent la plus forte concentration de vergers, supérieure à 50 ha sur le territoire de ces communes. Les villages de Neuf-Mesnil et La Flamengrie, où les terres labourées sont grandement majoritaires, comprennent aussi des parcelles de vergers. Plus au sud, les communes de Bousies, Preux-au-Bois, Robersart et Fontaine-au-Bois forment un ensemble productif cohérent et diversifié avec une faible proportion de forêt, des herbages représentant de 30 à 40 % du territoire et des vergers. En 1804, l'inventaire rédigé par le préfet Dieudonné confirme l'importance du fruitier sur le territoire de l'Avesnois. Cet inventaire précise que l'Avesnois jouit au début du XIXe siècle d'une réputation importante en matière de pommes : pommes Bon-Pommier, Court-Pendu, Belle-Fleur, Reinette de France. De grands centres exportateurs vers l'Allemagne et la Belgique sont présents à Avesnes-sur-Helpe, Le Quesnoy ou Bavay dès 1870. L'Avesnois possède également une grande variété de pommes à cidre, la pomme de fer par exemple, détruite par le gel en 18805.
L'arbre fruitier est présent dans la région bien avant le XIXe siècle. Dès le Moyen Âge, les sources écrites témoignent de la présence d'arbres fruitiers d'essences variées : première mention6 de cerisier en 13797, de poirier en 14198, de prunier en 14239, de néflier en 143710, de pommier en 144411 ou encore de noisetier en 160612. Concernant ce dernier, sa présence témoigne vraisemblablement d'une ouverture des massifs forestiers, puisque ce fruitier de la famille des bétulacées, généralement présent en lisière, a besoin d'un fort apport en soleil pour se développer. Pour autant, connaître la fonction dans le paysage de ces arbres fruitiers est plus délicat. S'agissait-il d'un arbre « portant fruits » intégré à une surface boisée (arbre complanté) ou une plantation d'arbres greffés constituant avec d'autres fruitiers un verger artificiel ?
L'étude menée par Gérard Sivéry sur les arbres complantés et les vergers tente de répondre à cette question (Sivéry, 2005). En appuyant son analyse sur des sources de nature variée (cartulaire, comptabilité, iconographie...), il démontre dans un premier temps qu'un véritable commerce du fruit s'est implanté dans cette partie du Hainaut. En effet, le tarif du vinage13 rédigé à la fin du XIIIe siècle indique qu'une charrette de fruits équivaut à un denier lors de son passage dans un centre urbain tout comme la charrette de blé (Sivéry, 2005, p. 18). Ce commerce de fruits est mentionné dans les sources étudiées, en 144914 et 148315 puisque l'abbaye de Maroilles perçoit les 2/3 des menues dîmes16 sur les arbres fruitiers ; un peu plus tardivement, en 1623, les fruits du verger de l'abbaye de Liessies sont vendus : « Pour les fruits temporaires du jardin conventuel vendus en l'an 162317. »

De nombreux indices évoquent l'importance de l'arbre fruitier dans cette région, notamment les ordonnances et coutumes qui tendent à prouver que ce dernier est protégé :
  • La copie de la loi de Liessies datée du XVe siècle précise que les moines de Liessies peuvent élire un forestier chargé de la surveillance du domaine. Ce dernier impose aux éventuels contrevenants une amende de 60 sous pour les pommiers et néfliers qui seraient abattus sans autorisation (Sivéry, 2005, p. 19).
  • En 1573, aux bois de Ribeaucourt, Grand et Petit Bois l'Évêque - propriétés de l'archevêché de Cambrai - « Item declarons et ordonnons que nuls quesnes [chênes] ny aultres arbres quel que soit ne devra ny pourra plus estre appele ou declare brochon [branche, petit bois]. Comme aussi il ne poura plus prouffiter [profiter] des pommiers sauvaiges [pommiers sauvages]18. »

Les fruitiers sauvages tels qu'ils sont mentionnés ci-dessus désignent des arbres sauvages non greffés présents au sein de massifs forestiers comme en 1606, au bois le Comte, « Anthoine Regnart pour 26 pommiers sauvages par lui desplanter [déplanter] au bois le Comte [15] livres19 ».
Mais quel est le degré de naturalité20 de ces arbres : arbre complanté, arbre sauvage non greffé, arbre greffé ? Les sources écrites et plus encore les gouaches des Albums de Croÿ (1598-1601)21 apportent à ce sujet quelques éclairages. Le travail de repérage des essences forestières et de la structure paysagère des 127 gouaches qui représentent les communes de l'Avesnois, réalisé par Philippe Jacquet, technicien forestier de l'Office national des forêts (Debarre-Delcourte, 2016), a permis de révéler la forte présence des fruitiers dans les gouaches d'Adrien de Montigny.

Figure 5. Les villages de Bellignies et Beaurieux d'après les gouaches de Croÿ (1598-1601). Source : Duvosquel J.-M., Albums de Croÿ : prévôtés de Maubeuge, Bavay, Quesnoy et Landrecies, t. 9, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1989.

Dans les prairies, les arbres fruitiers, principalement des pommiers, contribuent à montrer les caractères d'un paysage complanté. C'est notamment le cas dans les villes et villages d'Amfroipret, de Beaurieux, de Bellignies, d'Etroeungt, de Larouillies, de Neuville-en-Avesnois, de Rombies, de Taisnières-en-Thiérache et de Noyelles-sur-Sambre. La présence de vergers est matérialisée par un alignement des fruitiers sur plusieurs rangs. « Spécialisation artificielle, voulue, de l'activité rurale, se signalant dans la nature des essences et de leurs progrès grâce à des sélecteurs et à la greffe » selon Gérard Sivéry (2005, p. 19), ces vergers se rencontrent notamment à Avesnes-sur-Helpe et Beaudignies.
La tradition arboricole fruitière de l'Avesnois est incontestable. Ces divers témoignages rendent compte du caractère varié de ce territoire : la présence de fruitiers dans les prairies et arbres complantés, les mentions ponctuelles de vergers à l'ouest, à l'est et au sud du territoire. Ils renseignent également sur le caractère anthropique de certaines structures, les vergers étant la forme la plus artificialisée.

La revalorisation des essences fruitières patrimoniales

L'arbre « mémoire » d'un paysage passé

Le Parc naturel régional (PNR) de l'Avesnois est un acteur pilote des politiques environnementales actuelles de reboisement : le Plan forêt régional (PFR) vise à doubler la superficie forestière des départements du Nord et du Pas-de-Calais. Deux opérations viennent s'adjoindre au PFR22 : « Plantons le décor » et « Adoptez un arbre fruitier ». Ces dernières s'inscrivent dans le cadre de la mission de sauvegarde du PNR des variétés anciennes et emblématiques du territoire et proposent chaque année, à quelques communes, de participer à la sauvegarde du patrimoine fruitier de l'Avesnois. C'est ainsi que la pomme Double-bon-pommier-rouge, la prune Reine-Claude d'Oullins, la poire Gonio et bien d'autres encore, variétés qualifiées d'anciennes, voire très anciennes, disparues ou quasi disparues du territoire, sont privilégiées pour la plantation en forme haute-tige ou forme basse.
En 2012, 595 fruitiers adaptés aux paysages des départements du Nord et du Pas-de-Calais ont été livrés. Par cette opération, les participants ont compris que l'arbre avait une histoire et qu'il est important de préserver le patrimoine génétique local. L'opération « Plantons le décor », à laquelle participe le Parc naturel de l'Avesnois depuis plus de 20 ans, est associée à « Adoptez un arbre fruitier » et coordonnée par les Espaces naturels régionaux (EnRx).

Figure 6. Schéma descriptif de l'opération « Plantons le décor ». Source : http://www.plantonsledecor.fr.

Cette opération permet aux particuliers, aux communes et aux collectivités de se procurer des arbres et arbustes de la région mais aussi des arbres fruitiers. Au total, 8 000 bons de commande ont été diffusés sur l'ensemble du territoire de l'Avesnois. Par ailleurs, l'opération est annoncée sur le stand du Parc à l'occasion de la Fête du lait à Le Quesnoy, la Fête de la pomme à Wargnies-le-Petit, la Fête du cidre à Sains-du-Nord et la Fête de l'arbre à Le Favril. Près de 150 arbres, arbustes et fruitiers sont proposés dans un catalogue édité chaque année. Ces végétaux sont préparés et vendus par des pépiniéristes régionaux qui répondent à un cahier des charges soucieux de l'origine des plants, de la qualité, du service rendu.
Ces politiques de sauvegarde patrimoniale impliquant le citoyen de tout âge contribuent aussi au symbole de l'arbre « mémoire » d'un paysage passé. Cette volonté de préserver le patrimoine paysager et fruitier est d'autant plus présente sur le site de l'ancienne abbaye de Liessies.

Liessies, un écrin de nature chargé d'histoire

Le site de l'ancienne abbaye de Liessies - abbaye bénédictine fondée en 750 et détruite à la période révolutionnaire dont il ne reste en bâti que les écuries et le bûcher aux moines - est un véritable écrin d'histoire et de nature. Ce site de 48 ha est en effet intégré aux espaces naturels sensibles du conseil général du Nord. De nombreuses espèces (libellules, papillons, oiseaux, amphibiens...) se développent dans les zones humides, profitant ainsi de conditions biologiques favorables.
Le parc départemental de Liessies a fait l'objet de rénovations au cours de la dernière décennie, et est aujourd'hui accessible au public. Il se compose d'étangs (celui de la Forge, par exemple, déjà mentionné au XVIIe siècle), de canaux de drainage, de zones de pâturage mais également d'un verger aux fruitiers quasi centenaires.


Figure 7. Le bûcher aux moines - ancien lieu de stockage du bois - et le verger sur le site de l'ancienne abbaye de Liessies. Source : Marie Delcourte, octobre 2016.

On y trouve des variétés locales, le site de l'abbaye faisant office de conservatoire de la diversité génétique de l'Avesnois. S'il est aujourd'hui interdit de cueillir les fruits, le verger de Liessies était probablement, jusqu'aux années 1960, l'un des grands sites producteurs de fruits du département (alimentation du bassin minier de Valenciennes, des populations citadines de Lille...).
Reconnue depuis longtemps pour ses nombreuses terres forestières, c'est à partir du XVIIe siècle que la renommée de l'abbaye de Liessies concernant la qualité de ses jardins de plaisance et surtout de ses vergers s'accroît. Elle a alors fait l'objet de nombreuses représentations illustrées. L'une des premières illustrations vraisemblables est celle des Albums de Croÿ datée de 1598.

Figure 8. L'abbaye de Liessies d'après les Albums de Croÿ, 1598. Sources : photos de Marie Delcourte, octobre 2016 ; Albums de Croÿ : Duvosquel J.-M., 1989.

Elle présente les principaux bâtiments de l'abbaye : l'église abbatiale, la chapelle, la demeure de l'abbé... mais aussi le jardin de plaisance et en arrière-plan le bois dit de la Rouppe où les moines bénédictins pouvaient y faire leur promenade dominicale. Au premier plan à gauche, dans la première enceinte de l'abbaye est situé le verger dont les essences fruitières sont difficilement identifiables. Cette présence d'arbres fruitiers à proximité des enceintes de l'abbaye est également attestée par un plan daté de 1695 où il est précisé que le courtil d'un dénommé Henri Groels contient « [2] rasières [20] verges [122] pieds de gazon et septante [soixante-dix] arbres a fruits existants encore aujourd'hui23 » et par un autre plan daté du XVIIIe siècle où l'on perçoit l'immensité du verger.

Figure 9. L'abbaye de Liessies au XVIIIe siècle. Source : Archives départementales du Nord.

Sur l'enluminure des Albums de Croÿ, le verger semble être une zone de transition entre le bois de la Rouppe et les zones de dépaissance situées au premier plan à droite. Les sources écrites offrent un éclairage différent qui montrent ainsi que le bois de la Rouppe, le verger et les zones de dépaissance sont des structures « semi-naturelles » ayant un fonctionnement cohérent. Le bois de la Rouppe a pour fonction d'être une « pépinière » permettant aux jeunes plans de fruitiers de se développer : en 1685 « A Jean Tondeur a chercher et desplanter [déplanter] les jeunes cerisiers au bois de la Rouppe pour planter a divers endroits au verger24 ». Lorsque les plants ont atteint un certain âge, ils sont déplantés puis replantés dans le verger. Il s'avère que ce dernier est aussi une zone de dépaissance, équidés et bovins peuvent y paître sous certaines conditions : les racines des arbres fruitiers doivent être protégées par une palissade de bois comme en 1685 « De Pierre Tacquet [...] a armer les greffes contre les poulains a fouir [creuser] et descouvrir [découvrir] les arbres parmis les souches25 ». Une illustration datant probablement de la fin du XVIIIe siècle-début du XIXe siècle montre le lien très étroit entre arbres fruitiers et pâturages en zones humides - toujours à proximité des enceintes de l'abbaye. Cette représentation illustre ce que semblent mettre en évidence les sources écrites : le verger forme un espace de « cultures associées » : arboriculture-pâturage. Ces dernières apparaissent au XVIIe siècle dans les sources écrites pour le seul territoire de Liessies. Il est fort probable que les « cultures associées » arboriculture-pâturage soit présentes en d'autres lieux sur le territoire de l'Avesnois.

Figure 10. Les « cultures associées » arboriculture-pâturage. Source : Archives départementales du Nord.

L'abbaye de Liessies a laissé des comptabilités dites « de l'infirmerie » fournissant de précieuses informations sur le procédé d'entretien des fruitiers et notamment sur les travaux de greffe. Ces fruitiers font l'objet de toutes les attentions puisqu'ils sont source de revenus : pommes et poires venant du verger de l'abbaye sont vendues sur l'ensemble du territoire sous différentes formes : fruits, alcools (eaux-de-vie...), concoctions...

Figure 11a. Essai de reconstitution du verger de Liessies (printemps XVIIe siècle). Source : Ornella Bon et Marie Delcourte.

Figure 11b. Essai de reconstitution du verger de Liessies (automne XVIIe siècle). Source : Ornella Bon et Marie Delcourte.

Ces deux illustrations inédites réalisées à partir d'informations issues des sources écrites mettent en évidence le lien existant entre l'homme et l'arbre fruitier à différentes saisons : au printemps et à l'automne26. Rappelons qu'au XVIIe siècle, l'abbaye de Liessies est à son apogée, les comptabilités de l'infirmerie montrent une certaine rentabilité du verger. Les moines de Liessies emploient des ouvriers et des bûcherons pour l'entretien de ce dernier. En avril 1621 : « Le troisieme april [avril] a Jean Gosseau pour dix journees et demie emploie au travail du jardin conventuel tant en fossoyant aux pieds des jeunes greffes que nettoiant les autres arbres comme aussy en greffant des estocq [branches]27. » En 1685 : « Quant a Martin du Jardin pour avoir employer a remettre la terre aux arbres decouverts y mestre du fumier. (...)A Jean Tondeur a tondre trancher les grandes hayes a planter et lier les petits arbres et faire les fossers [fossés], a planter environ deux cent greffes dans les jardins du cote du puits28. »
La greffe suppose une certaine connaissance des caractéristiques biologiques de chaque espèce. Elle peut être réalisée soit au printemps « à œil poussant » soit en été « à œil dormant », la présence des « jeunes greffes » au mois d'avril suppose que cette greffe ait été réalisée au printemps, à œil poussant. Quant à la technique de greffe employée, elle est plus difficile à déterminer, la seule mention « en greffant des estocq » ne permet pas d'établir d'hypothèse. Les greffes sont l'objet de toutes les attentions : nettoyage des fossés de plantation, apport de fumure, protection des souches contre les fouissements... car de leur état dépend la rentabilité future du verger.

Depuis le Moyen Âge, l'homme entretient une relation étroite avec l'arbre fruitier, il est à la fois un repère dans le paysage et une source de revenus. Il est alors intégré au quotidien de l'homme sous diverses formes. Si la période 1300-1960 est marquée par une intensification progressive des relations homme-arbre fruitier autour des enjeux économiques, les années 1960-1990 sont une période de crises (agricole notamment) et de transformations paysagères conséquentes. Les vingt dernières années marquent, quant à elles, le « renouveau » de l'arbre fruitier qui a une certaine rentabilité et qui est le symbole d'un paysage « hérité » à retrouver.


Je tiens à remercier Mme Ornella Bon, plasticienne qui travaille sur la valorisation de la recherche, sans qui la représentation d'un paysage passé à partir des sources historiques n'aurait pu être possible.

Mots-clés

Fruitier, bocage, valeur patrimoniale, histoire, Avesnois
Fruit, bocage, heritage value, history, Avesnes region

Bibliographie

Antoine, A., Le Paysage de l'historien. Archéologie des bocages de l'Ouest de la France à l'époque moderne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002.

Blondel, J., « Biodiversité et naturalité : histoire et évolution des concepts », Forêt méditerranéenne, t. 33, n° 2, juin 2012, p. 101-108.

Bouby, L., Pradat, B., Ruas, M-P., « Les restes de fruits dans les dépôts archéologiques du Midi de la France (Ve-XVIe siècles) », Archéologie du Midi médiéval, vol. XXIII, n° 1, 2005, p. 145-193.

Chappé, F., Histoire, mémoire, patrimoine. Du discours idéologique à l'éthique humaniste, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.

Debarre-Delcourte, M., « Espaces forestiers et sociétés en Avesnois (XIVe-début du XVIIIe siècle). Étude du paysage », thèse de doctorat sous la direction de Beck, C. et Milbled, F., université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis, Valenciennes, 2016.

Duvosquel, J.-M., Albums de Croÿ : prévôtés de Maubeuge, Bavay, Quesnoy et Landrecies, t. 9, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1989.

Guignet, P., « La répartition du sol dans les 650 communes du Nord au moment de la confection du cadastre dit «Napoléonien» », Revue du Nord, t. 94, n° 396, juillet-septembre 2012, p. 577-613.

Grieco, A., « Réflexions sur l'histoire des fruits au Moyen Âge », dans Pastoureau M. (dir.), L'Arbre. Histoire naturelle et symbolique de l'arbre, du bois et du fruit au Moyen Âge, Paris, Cahiers du Léopard d'Or, 1993, p. 145-153.

Lescureux, F. et Marcetic, C., « Entre relance et renouveau de l'arboriculture fruitière en Avesnois-Thiérache et en Wallonie », Méditerranée, n° 3, vol 95, 2000, p. 29-34.

Pastoureau, M., « Bonum, malum, pomum. Une histoire symbolique de la pomme », dans Pastoureau M. (dir.), L'Arbre. Histoire naturelle et symbolique de l'arbre, du bois et du fruit au Moyen Âge, Paris, Cahiers du Léopard d'Or, 1993, p. 155-218.

Quellier, L., Des fruits et des hommes. L'arboriculture fruitière en Île-de-France (vers 1600-vers 1800), Rennes, presses universitaires de Rennes, 2003.

Sivéry, G., « Arbres fruitiers, vergers et paysages complantés au Moyen Âge dans les régions de Lille, Valenciennes et Avesnes », Commission historique du Nord, t. LII, Lille, Archives départementales du Nord, 2005, p. 13-21.

Voisenat, C., Paysage au pluriel. Pour une approche ethnologique des paysages, Paris, Maison des sciences de l'homme, 1995.

Auteur

Marie Delcourte

Docteure en histoire de l'environnement, elle est membre associé du laboratoire Calhiste (EA 4343) de l'université de Valenciennes. Sa thèse en histoire de l'environnement, soutenue en 2016, a été associée à la politique régionale de reboisement - le Plan forêt régional (2010-2015) - et au schéma régional de cohérence écologique - trames vertes et bleues (SRCE-TVB) de l'ex-région Nord-Pas-de-Calais.
Courriel : marie.delcourte@laposte.net

Pour référencer cet article

Marie Delcourte
L'arbre fruitier en Avesnois : le « passeur de mémoires» (XIVe-XXIe siècles)
publié dans Projets de paysage le 12/07/2017

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/l_arbre_fruitier_en_avesnois_le_passeur_de_m_moires_xive_xxie_si_cles_

  1. http://www.terascia.com/les-vergers-de-thierache/ consulté le 29 décembre 2016.
  2. http://www.parc-naturel-avesnois.fr consulté le 29 décembre 2016.
  3. En 2013, Le ministère de l'Agriculture a décidé de mettre en avant la valorisation des pré-vergers de l'Avesnois sur le site Internet Produisons autrement dont l'objectif est de montrer des expériences réussies d'agriculture durable qui concilient environnement et économie, voir http://agriculture.gouv.fr/dans-lavesnois-le-pre-verger-na-pas-dit-son-dernier-mot-0.
  4. http://www.parc-naturel-avesnois.fr consulté le 29 décembre 2016.
  5. http://www.terascia.com/les-vergers-de-thierache/ consulté le 29 décembre 2016.
  6. D'après le dépouillement des sources écrites effectué, l'évocation de fruitiers est très certainement plus ancienne.
  7. Archives départementales du Nord (ADN) B 7910 f°1r°.
  8. ADN 9 H 1728 f°14v°.
  9. ADN 9 H 1643 f°3r°.
  10. ADN B 1495 (pièce 15.686) f°1r°.
  11. ADN B 10809 f°1v°.
  12. ADN B 10809 f°3r°.
  13. Droit payé sur la récolte, le transport et la vente de vin.
  14. ADN 11 H 37 f°28r°.
  15. ADN 11 H 46 f°10r°.
  16. Redevance en nature sur les fruits de la terre et sur le bétail, en principe égale au dixième, tout d'abord versée aux gens d'église puis aux seigneurs laïcs.
  17. ADN 9 H 1009 f°5v°.
  18. ADN 3 G 551 f°4r°.
  19. ADN B 10809 f°3v°.
  20. La naturalité dans le contexte environnemental renvoie au caractère plus ou moins sauvage (spontané) d'un paysage ou d'un milieu « naturel ». Pour l'historien, le concept de « naturalité » mène à des questionnements (Blondel, 2012). En l'état de la recherche, il est impossible de mesurer la part d'individus provenant des zones adjacentes et se mêlant aux plantations arboricoles.
  21. Les Albums de Croÿ sont une collection de tableaux et de cartulaires administratifs richement illustrés de gouaches représentant des paysages et des cartes plus précises de forêts, cours d'eau, villes et propriétés appartenant à la famille de Croÿ datés de la fin du XVIe siècle au début du XVIIe siècle. L'œuvre est confiée au peintre valenciennois : Adrien de Montigny.
  22. Le Plan forêt régional (2010-2015) veut contribuer à réhabiliter la nature par une forte augmentation de la surface boisée. Il prend ainsi en compte les enjeux écologiques majeurs, tout en créant des plus-values essentielles pour la région : environnementales, économiques et sociales. Le PFR propose ainsi aux agriculteurs de participer à cette valorisation paysagère grâce au processus d'agroforesterie.
  23. ADN 51 Fi 96.
  24. ADN 9 H 1010 f°15v°.
  25. Ibid.
  26. L'intérêt est de mettre en évidence les travaux d'entretien des greffes à différentes saisons.
  27. ADN 9 H 1009 f°18r°.
  28. ADN 9 H 1010 f°15v°.