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Politiques paysagères en action pour la protection et la valorisation du patrimoine naturel et culturel

Application au cas de Candes-Saint-Martin et de la Brenne (région Centre, France)

Operational landscape policies for the protection and the valorisation of cultural and natural heritages

Case studies of Candes-Saint-Martin and Brenne (Region Centre, France)
26/06/2009

Résumé

L'évolution récente des paysages ne peut être appréhendée sans prendre en considération une diversité d'instruments de politiques publiques. Les dispositions « paysagères » mises en oeuvre sont le plus souvent reliées à des instruments d'action publique d'aménagement du territoire, d'urbanisme et de protection de la nature. Au regard de la complexité de l'objet paysage, apparaît l'incomplétude des modes de régulation. S'affronte classiquement une conception plutôt « figée » du paysage à une conception plus dynamique qui recherche la valorisation du paysage, devenu « ressource ». Cette opposition se rencontre dans les parcs naturels régionaux notamment dans les deux sites présentés qui illustrent deux catégories de paysages, l'un urbanisé et l'autre rural. L'analyse des instruments et procédures appliqués et de leurs répercutions montre que le type de paysage conditionne les formes de régulation par les politiques publiques autant que le contexte local influe sur le choix et la mise en application de celles-ci.
The analysis of the recent evolution of landscapes cannot be addressed without taking into consideration a variety of public policies instruments. The operational «landscape» dispositions are, quite often, connected to public action instruments largely relating to landscape planning, urban development and protection of nature. Having in mind the complexity of the object landscape, the regulation modes seem to be mainly inadequate. Traditionally, two conceptions of landscape are in competition: one focuses on a conservative conception of landscape, while the other one is much more dynamic, and aims at the valorisation of the landscape considered as a «resource». This opposition can be identified in Natural Regional Parks, as the two case studies analyzed here which represent two different categories of landscape: the urban and the rural. The analysis of the applied instruments and procedures and of their impacts reveals that the type of landscape conditions the type of regulation implemented by the public policies as much as the local context influences the selection and the implementation of the mentioned procedures.

Texte

Remerciements à Dominique Andrieu (Cartographe, MSH de Tours) et à Fabien Pousset (analyse du site de la confluence de Candes-Saint-Martin).


Introduction

Le paysage en tant qu'objet d'action publique, s'il renvoie en apparence à un concept bien défini, revêt des réalités bien différentes, le plus souvent complexes et partielles. De ce fait les politiques appliquées au paysage vont donc être centrées sur certaines composantes qui font référence à des conceptions différentes que l'on peut regrouper par famille jusqu'à dégager des « archétypes1 » (Moquay et al. 2007).
Des recherches réalisées en France sur le Val de Loire et la Brenne tendent à montrer d'une part l'imbrication de ces archétypes et d'autre part l'existence d'une association étroite entre d'une part la protection et la mise en valeur du paysage et d'autre part les outils, plus classiques, de la planification urbaine ou de la politique de protection de la nature. Si le paysage est identifié comme un objet d'action publique avec la loi Paysage de 1993 et  si un certain nombre de règles ad hoc ont été créées et mises en œuvre, celles-ci demeurent très liées à d'autres politiques publiques. En effet, dans leur grande majorité les dispositions « paysagères » sont le plus souvent « imbriquées» dans des instruments existants des politiques d'aménagement du territoire, d'urbanisme ou de protection de la nature. On ne peut donc, à l'instar des politiques environnementales (Lascoumes, 1994), parler de politique sectorielle en matière de paysage mais de politiques publiques paysagères. Les objectifs et les modalités de protection du paysage sont ainsi intégrés dans différentes politiques sectorielles. Ce qui a pour conséquence de « déterminer » les bases des modalités de protection et de mise en valeur à partir de la conception du paysage sous-jacente à l'objet principal de l'action publique : la construction, les monuments historiques, les sites remarquables, les espaces naturels, etc. Ainsi, cette traduction du « paysage » en termes de design d'action publique fait apparaître l'incomplétude des modes de régulation. Le paysage est ainsi protégé par rapport à ce qui le « définit » au départ (bâti, élément naturel, etc.). Enfin, ces recherches ont montré l'importance des usages de l'espace qui « font » le paysage et des règles qui encadrent les différentes pratiques des acteurs, à savoir les droits de propriété et d'usage d'une part, et les dispositions issues de l'action publique d'autre part.
Les résultats présentés s'appuient sur deux études de cas, le village de Candes-Saint-Martin et la Grande Brenne (région Centre), analysées dans le cadre de programmes de recherche menés à l'UMR CITERES. Il s'agit de l'axe « Corridors fluviaux », dédié aux paysages fluviaux et à leur patrimonialisation, du projet « Espaces habités, espaces anticipés ; qualification, appropriation et analyse2 », de l'étude de « sites de référence en Indre-et-Loire3 » et du projet « La gestion durable de la ressource paysage : usages et régulation d'une ressource naturelle4 ». Ces sites illustrent deux catégories de paysages, l'un urbain (Candes-Saint-Martin) avec un enjeu paysager essentiellement lié au bâti, et l'autre rural (la Brenne) avec un enjeu lié au patrimoine naturel. Le principal critère ayant motivé le choix de ces sites pour réaliser cette comparaison est la diversité des types d'outils de protection et de mise en valeur du paysage mobilisés sur ces territoires, qui sont ruraux et inclus dans un parc naturel régional. Ils possèdent tous deux une identité paysagère reconnue et ont fait l'objet de mise en œuvre d'outils de protection et de valorisation du paysage.

Le paysage, un objet d'action publique, une diversité de mode de régulation

Sur le paysage vont converger un ensemble très divers d'outils et de procédures qui sont appliqués conjointement ou successivement et qui recouvrent des territoires qui se juxtaposent ou se superposent partiellement. Il s'agit d'outils réglementaires ou non réglementaires qui impliquent un large panel d'acteurs.
Pour ces recherches, les actions de protection et de valorisation du paysage ont donc été appréhendées par l'analyse de ces instruments et de leurs répercutions. Il s'agit dans un premier temps de répertorier et de caractériser les mesures d'actions publiques appliquées afin dans un second temps d'en dégager les composantes et les acteurs impliqués pour, dans un troisième temps, en réaliser l'analyse.
Se poser la question de l'action publique renvoie également à la gestion du paysage qui est tiraillée entre une dimension individuelle, liée à l'exercice du droit de propriété et une dimension collective, liée à son accessibilité et à la construction d'une identité commune ; l'appropriation du paysage et sa complexité sous-tendraient donc que le paysage pourrait être considéré comme bien semi-collectif ou bien « mixte », à la fois individuel et collectif.
Dans les cas présentés, les politiques de protection du paysage utilisent en premier lieu une série d'outils qui sont étroitement liés à l'urbanisme et au patrimoine. Ainsi la planification urbaine s'appuie sur les plans locaux d'urbanisme (PLU) et les schémas de cohérence territoriale (SCOT) instaurés par la loi SRU5 de 2000 et qui comportent un projet d'aménagement et de développement durable (PADD). Ce dernier doit être conforme aux objectifs et principes de l'urbanisme et « peut prévoir les actions et les opérations d'aménagement à mettre en œuvre, notamment pour mettre en valeur l'environnement, les paysages » (art. R.123-1 du code de l'urbanisme). À l'échelle communale, nous nous sommes également intéressés aux zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) qui reposent sur une étude paysagère. Elles ont pour particularité d'être issues d'une démarche commune entre des élus locaux et l'État et sont créées par arrêté préfectoral, après enquête publique. Dans un premier temps, en application de la loi de décentralisation de 1983, quand sont créées les zones de protection du patrimoine architectural et urbain (ZPPAU), l'initiative de la protection provient directement des communes. En 1993, avec la loi Paysage, la composante paysagère est ajoutée (ZPPAUP). La mise en œuvre du règlement dépend de l'architecte des bâtiments de France qui contrôle tous les projets de construction, de démolition, de déboisement, de transformation ou de modification d'immeuble.
Si l'on considère la protection des paysages, du patrimoine et de l'environnement à l'échelle intercommunale, les parcs naturels régionaux se positionnent dans « une idée de conservation des biens hérités » (Dumont-Fillon, 2002). À l'origine de l'initiative de la création des PNR, en 1967 (décret du 1er mars 1967), une des trois dimensions qui est affirmée est la protection de la nature et plus largement des richesses naturelles, culturelles et humaines (colloque de Lurs en 1966). À partir de 1988, une révision législative intervient et à la protection et à la gestion du patrimoine sont ajoutés de manière plus marquée le développement économique et le caractère innovateur et exemplaire des parcs (Laurens, 1997). Puis la loi Paysage (8 janvier 1993) donne aux chartes des PNR une portée plus vaste puisqu'elles doivent être prises en compte dans les documents d'urbanisme. Le décret 94-765 d'application de la loi Paysage définit que : « Les parcs naturels régionaux concourent à la politique de protection de l'environnement, d'aménagement du territoire, de développement économique et social et d'éducation et de formation du public. Ils constituent un cadre privilégié des actions menées par les collectivités publiques en faveur de la préservation des paysages et du patrimoine naturel et culturel » (article L333-1 du code de l'environnement).
Chaque PNR doit réaliser une charte qui « détermine pour le territoire du parc les orientations de protection, de mise en valeur et de développement et les mesures permettant de les mettre en œuvre » (article L333-1 du code de l'environnement). Il devient ainsi l'acteur « coordinateur » de mise en œuvre des politiques de protection et de mise en valeur du paysage sur son territoire. Pour cela, il dispose, dans un cadre coopératif, d'outils d'action publique conçus à des niveaux plus importants, comme les Natura 2000 ou les mesures agro-environnementales. Le développement des ZPPAUP et des PNR en France peut être identifié comme une manifestation d'une demande de paysage (Hatzfeld, 2006).
En 2005, la ratification par la France de la Convention européenne du paysage s'inscrit également dans cette émergence du paysage comme objet des politiques publiques. La convention « s'applique à tout le territoire des parties et porte sur les espaces naturels, ruraux, urbains et périurbains (...). Elle concerne tant les paysages pouvant être considérés comme remarquables, que les paysages du quotidien et les paysages dégradés » (article 2 de la Convention européenne du paysage). Elle engage chaque pays signataire « à reconnaître juridiquement le paysage », à « définir et mettre en œuvre des politiques du paysage » et « à intégrer le paysage dans les politiques d'aménagement du territoire, d'urbanisme et dans les politiques culturelles, environnementales, agricoles, sociales et économiques » (article 5 de la Convention européenne du paysage). Il s'agit là, à notre sens, d'une étape importante dans la prise en compte du paysage.

Deux sites au paysage reconnu et objet de protection

Les deux sites retenus ont pour caractéristique d'être des territoires fortement et anciennement modifiés par les activités humaines. Les usages s'y sont succédé et ont façonné un paysage complexe : au-delà de l'aspect de « naturalité », qui transparaît de prime abord quand on contemple la Loire ou les étangs de la Grande Brenne, le paysage en présence est le résultat d'une coévolution entre les dynamiques naturelles et les activités humaines.

Le site de Candes-Saint-Martin

Localisée à l'extrême ouest de la région Centre, dans le département de l'Indre-et-Loire, la confluence entre la Loire et la Vienne constitue le site de Candes-Saint-Martin.


Un site de confluence au cœur du parc naturel régional Loire Anjou Touraine.

Inclus dans la partie du Val de Loire inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco et dans le parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine, ce territoire est caractérisé par la présence d'une mosaïque de paysages qui s'organise autour des deux cours d'eau et dont l'armature topographique s'exprime sous la forme d'un relief diversifié de plateaux, de vallées alluviales, de la Vienne et la Loire, et de coteaux typiques des bassins sédimentaires. Le village de Candes-Saint-Martin se trouve au sud de la Loire sur un coteau calcaire proche de la berge qui surplombe la confluence. Depuis le panorama touristique aménagé en haut du coteau, on a une vue de la vallée de la Vienne et de la Loire sur une trentaine de kilomètres.
L'histoire et le caractère du village sont très marqués par Saint-Martin qui y avait fait construire un prieuré, une école et une église. Le village, typique du Val de Loire, a peu évolué comme le montre le cadastre napoléonien (1837) qui révèle une faible évolution du parcellaire bâti. La morphologie urbaine s'organise autour des édifices (le principal étant la collégiale) et utilise les contraintes naturelles imposées par la Loire et la topographie.


Candes-Saint-Martin, un village au patrimoine architectural ligérien typique à la confluence de la Loire et de la Vienne.

Il existe une variété de perspectives et des espaces libres permettent des percées visuelles vers la Loire ou la collégiale. Dans la trame urbaine s'insèrent des jardins entre les ruelles rectilignes perpendiculaires au fleuve. La trame végétale est complétée par les activités agricoles du plateau (céréales, vergers et vigne) et les boisements qui soulignent le coteau. L'unité des matériaux contraste avec la diversité des formes de bâti, liée à des fonctions variées, anciennes comme la navigation ou contemporaines comme l'agriculture.
Le bourg présente une unité architecturale qui a fait l'objet de la création d'une ZPPAUP en 1999. Les études paysagères déjà réalisées (dont l'atlas de paysages d'Indre-et-Loire et la charte du PNR) ont traité des particularités et des transformations qui touchent ce site de confluence (dont le développement des peupleraies).
Ce territoire fait l'objet d'attentions particulières du fait de sa qualité reconnue mais aussi des activités touristiques qui se sont développées dans ce secteur : Candes se trouve entre plusieurs pôles touristiques culturels (Chinon, Fontevrault, Saumur) et sur le tracé de la Loire à vélo. De fait, le tourisme est devenu peu à peu le moteur d'un développement économique qui reste limité.

Le site de la Grande Brenne

La Brenne est une zone d'étangs et de prairies aux confins de la Touraine et du Berry, entre les rivières Claise, au nord et Creuse, au sud.


Le parc naturel régional de la Brenne, aux confins de la Touraine et du Berry.

Elle est le lieu de nombreuses qualifications juridiques qui démontrent l'intérêt dont elle fait l'objet, notamment par rapport à son patrimoine naturel : elle fait partie du parc naturel régional de la Brenne depuis 1989, d'un site Ramsar depuis 1991, de zones Natura 2000. Ce secteur d'étangs est une zone humide caractérisée par une forte richesse biologique et paysagère qu'explique d'abord le complexe étangs-prairies dominé par des productions extensives. Ensuite, cette zone rurale est marquée par l'absence de grandes infrastructures routières et ferroviaires, de villes et d'industries. Les paysages de Brenne modelés par l'homme depuis des siècles renvoient toutefois un aspect naturel, lié à leurs diversités.


La Brenne, un paysage de prairies et d'étangs.

Les étangs, les prairies, les landes à bruyère (brande), les bosquets et buttons qui les accompagnent s'entremêlent, formant nombre de configurations. Le terme qui qualifie le mieux la zone est celui de «  mosaïque ».
Cette zone est peu peuplée, les activités traditionnelles de ce territoire sont l'agriculture et la pisciculture. On retrouve principalement des activités d'élevage extensif de bovins. La pisciculture s'est fortement développée sur un modèle relativement extensif, malgré le chaulage et l'entretien important de la végétation aquatique. La chasse a aussi une relative importance, surtout ces dernières années. On peut distinguer trois types de chasse en Brenne. La première est la chasse aux petits gibiers (lapin, faisan...) qui est en forte diminution depuis quelques années avec la chute des populations. Le second type, la chasse aux gibiers d'eau (canards), et le troisième type, la chasse aux grands gibiers, qui constituent l'intérêt majeur de ce territoire pour les chasseurs. Ce qui n'est pas sans poser des problèmes de rivalité avec les autres usages. En effet, la Brenne est très attractive pour la chasse ce qui motive de nombreux achats de parcelles, de propriétés et qui a eu pour conséquence une inflation importante du prix du foncier ces dernières années. Les propriétés acquises deviennent de véritables « domaines de chasses privées », dans lesquelles les autres usages sont relégués au deuxième plan.
En marge des ces activités prédominantes, on retrouve l'activité sylvicole. Bien qu'en Brenne on trouve peu de grandes forêts (à l'exception de la forêt de Lancôme à l'est), elles sont exploitées pour le bois de chauffage principalement. Encore plus marginalement, les brandes à « bruyère » sont quelques fois encore exploitées pour faire des palissades.
La Brenne est aussi un lieu d'intérêt pour les naturalistes et le tourisme de nature6 du fait de sa grande richesse écologique. C'est un « haut lieu » connu et apprécié des naturalistes et plus précisément des ornithologues français et étrangers, notamment britanniques. De nombreux observatoires sont accessibles en Brenne sur les étangs ; il y a aussi des structures d'accueil des visiteurs comme la maison de la Nature et la maison du Parc. Enfin, il faut noter la présence d'une activité touristique plus large que le tourisme de nature, un « tourisme vert ». Les visiteurs en Brenne ne sont pas tous des naturalistes avertis. Ce tourisme en Brenne se structure autour du paysage et des loisirs. Les sentiers balisés, les observatoires, les écomusées, la base de loisir de Bellebouche constituent une offre diversifiée pour le tourisme.

Des politiques paysagères entre protection et valorisation

Site de Candes-Saint-Martin : la « surprotection » d'un patrimoine architectural

La particularité de Candes réside dans la valeur patrimoniale liée au bâti mais le site est également inscrit dans un contexte de « grand paysage » de la vallée de la Loire.
L'analyse du site a montré que le mode de régulation retenu est celui de la servitude d'urbanisme rattachée aux politiques publiques d'urbanisme. Plusieurs documents vont intervenir, à des échelles différentes, plan local d'urbanisme intercommunal (2007) et ZPPAUP (1999).  D'autre part, la zone est incluse dans le périmètre du PNR Loire/Anjou/Touraine dont la charte (1996 puis 2007) comprend des dispositions relatives aux paysages. Ces documents sont récents et s'inscrivent dans une logique de développement local s'appuyant sur le tourisme. La vocation touristique du village de Candes est ainsi clairement affichée dans le PLU intercommunal (« une vocation liée au tourisme ligérien et à l'artisanat d'art »). Non seulement les règles d'urbanisme y sont très contraignantes (réglementation de la ZPPAUP sur les formes, matériaux...) mais l'extension urbaine future se résume à deux secteurs pouvant accueillir moins de dix constructions neuves. Ce qui pose deux problèmes, celui de la ségrégation sociale, liée au coût élevé de l'acquisition immobilière et des rénovations, et celui de la stagnation et du vieillissement de la population.
Concernant l'évolution du paysage, les limites des politiques paysagères sont ici liées principalement à des critères spatiaux. En effet, l'implantation du site urbain dans le « grand paysage » constitue un des paramètres identitaires : comment définir la limite de l'entité paysagère et de l'entité sur laquelle est appliquée la politique paysagère. La difficulté de gérer limite visuelle et limite administrative, d'autant plus dans ce cas qui se trouve en limite de deux régions. L'implantation d'un tel site dans le « grand paysage », ici de la confluence Loire-Vienne, est difficilement prise en compte et tous les éléments paysagers, surtout les éléments végétaux (vigne, prairie), font difficilement l'objet d'une régulation par les outils réglementaires d'urbanisme.

La Grande Brenne, protection du patrimoine naturel pour agir sur les paysages naturels

Pour ce cas, le patrimoine naturel est reconnu et les paysages dépendent des activités agricoles ; les modes de régulation retenus ont tendance à emprunter la voie contractuelle plutôt que la voie réglementaire. En effet, ce dernier mode s'adapte mal aux interactions entre dynamiques naturelles et activités humaines qui marquent les paysages ruraux et semi-naturels. En Brenne, le complexe étangs-prairies est clairement identifié comme caractéristique du paysage. Il s'agit donc pour les différents acteurs de mettre en œuvre des mesures de protection sur les étangs qui abritent de nombreuses espèces, dont des oiseaux. Ce qui caractérise ces mesures c'est, d'une part, qu'elles touchent au maintien des activités humaines extensives (dans un cas l'élevage et dans l'autre la pisciculture) et, d'autre part, qu'elles tendent à ouvrir l'espace à des utilisations non productives. Ainsi, les modes de régulation du paysage en Brenne vont rechercher à « concilier » les usages de l'espace entre eux avec l'objectif d'un maintien de la biodiversité, composante essentielle de ce paysage.
La protection du paysage, à l'échelle de l'étang ou du groupe d'étangs, va prendre trois formes en Brenne : la convention de gestion, l'acquisition et l'acquisition avec un régime de protection. Cette protection ponctuelle, qui s'inscrit toutefois pour partie dans la dynamique engagée par le parc Naturel Régional de la Brenne, est dominée par deux grandes préoccupations, la première est la sauvegarde du patrimoine naturel et la seconde le développement et la mise en valeur de ce territoire pour répondre aux problèmes de dévitalisation économique et de désertification. En effet, dès sa création en 1989, le PNR a cherché à maintenir les activités humaines (agricoles et piscicoles), à protéger de manière contractuelle le patrimoine naturel et à valoriser les paysages de Brenne par le tourisme. Le parc naturel régional va ainsi mener des actions pour protéger et valoriser le paysage de manière indirecte par le « patrimoine naturel ». Il va ainsi participer, en priorité, avec d'autres acteurs locaux7 à la mise en œuvre locale des mesures agro-environnementales de la politique agricole commune (opération locale, contrats territoriaux d'exploitation, contrat d'agriculture durable, mesures agro-environnementales territorialisées), des programmes de protection financés par l'Europe (Acnat8 puis Life-nature) et à la mise en place de la politique Natura 2000. Parallèlement à ces mesures de protection, le PNR, en collaboration avec les autres acteurs du tourisme, mène une politique active en matière de valorisation touristique des paysages de Brenne, en s'appuyant sur le « paysage oiseaux » des étangs, qui attire le naturaliste comme le visiteur. Cependant, dans le cadre de la révision de la charte engagée en 2007, la protection et la mise en valeur du paysage de la Brenne des étangs s'inscrit dans une nouvelle perspective. Le paysage est abordé non pas comme le résultat logique de la préservation du patrimoine naturel, mais comme ce qui transparaît, ce qui est visible. Ainsi, une politique paysagère de la « visibilité » se profile, avec des outils spécifiques qui diffèrent des outils de la protection du patrimoine naturel.

Conclusion

Nous pouvons d'abord conclure, à partir de ces études de cas, que le type de paysage conditionne, détermine les formes de régulation construites, choisies et mises en œuvre par les acteurs des politiques publiques. En effet, les caractéristiques et les usages du paysage diffèrent d'un type de paysage à l'autre ce qui induit la mise en place de modes de régulation adaptés. Plus largement, cela montre que le contexte local, et notamment les stratégies des acteurs qui sont partie prenante, influe sur le choix et la mise en application des politiques publiques paysagères.
Ainsi, pour un site urbanisé à la valeur patrimoniale reconnue, comme Candes-Saint-Martin, le mode de régulation retenu est celui de la servitude d'urbanisme rattachée aux politiques publiques d'urbanisme (dont ZPPAUP). Cependant, l'implantation d'un tel site dans le « grand paysage », ici de la confluence Loire-Vienne, est difficilement prise en compte et tous les éléments paysagers, et surtout les éléments végétaux (vigne, prairie, etc.), ne peuvent faire l'objet d'une régulation par les outils réglementaires d'urbanisme. Toutefois, lors de l'élaboration de ces outils, la négociation est prépondérante.
Pour un site rural et semi-naturel, comme la Brenne, dont le patrimoine naturel est reconnu et où les paysages dépendent des activités agricoles, les modes de régulation retenus empruntent plus la voie contractuelle que réglementaire. La négociation entre acteurs et l'adhésion à un projet collectif sont prépondérants dans ce cas de figure.
Il ressort, que si les outils de protection et de mise en valeur du paysage diffèrent, leur élaboration quant à elle emprunte la voie de la négociation. En effet, le paysage est un objet « négocié », tant au niveau de ses caractéristiques esthétiques, identitaires qu'au niveau de son échelle. Ainsi, dans nos deux cas, s'emboîtent de manière plus ou moins cohérente des protections au niveau de sites, de zones ou de territoires.
D'autre part, deux types d'enjeux paysagers émergent des deux cas : les enjeux patrimoniaux (culturels et naturels) et les enjeux de valorisation. Le patrimoine renvoyant plutôt aux concepts de « protection » et de « conservation » et la valorisation plutôt à ceux d' « exploitation » et de « commercialisation ». Ces deux « familles » sont de moins en moins vécues comme conflictuelles et de plus en plus abordées conjointement ; l'enjeu étant de trouver un équilibre entre les deux, la « muséification » ou la « mise sous cloche », surtout en termes de paysage, n'étant plus d'actualité au niveau des outils d'action publique mis en œuvre.
À l'intérieur de ces deux types d'enjeux, nous avons identifié une série de sous-groupes, que l'on peut décliner en fonction de trois critères : les usages (agricole, urbanisation, tourisme...), les acteurs présents et les règles et instruments mobilisés (PNR-, SCOT, Plan Loire Grandeur Nature, Unesco, etc.), les droits de propriété et d'usage qui déterminent à la fois l'accès au paysage et son évolution (maintien ou modifications).
Enfin, au-delà de la diversité des deux cas et de la diversité des outils mobilisés, l'analyse des modes de régulation mis en œuvre par les politiques paysagères nous montre l'importance du lien qui existe entre l'action publique et les droits de propriété et d'usage. En effet, nos deux cas montrent qu'il s'agit par différents moyens pour ces politiques de limiter l'exercice des droits de propriété et d'usage afin d'orienter le comportement des individus vers des pratiques jugées « favorables » au maintien de tel ou tel paysage.

Mots-clés

Paysage, patrimoine, politiques publiques, parc naturel régional, zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP)
Landscape, heritage, public policies, natural regional park, zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP)

Bibliographie

Atlas des paysages de l'Indre-et-Loire, réalisé par l'Agence Bosc et Pigot, Angers, 2001.

« Le Parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine, un projet partagé », Charte 2007-2019 du PNR Loire-Anjou-Touraine, 2007.

Collectif, Les journées nationales d'études sur les parcs naturels régionaux de Lurs-en-Provence, tenues en septembre 1966, Paris, la Documentation française, 1967, 210 p.

Dumont-Fillon, N., « Les Politiques publiques de paysage et de patrimoine : un outil de gestion des territoires. Le cas du marais Vernier (Eure) et des coteaux de La Roche-Guyon (Val d'Oise) », thèse en sciences de l'environnement, eaux et forêt (ENGREF), 2002.

Hatzfeld, H., « À la recherche d'un bien commun : la demande de paysage », in Marcel, O. (sous la dir. de), Paysage modes d'emploi, Seyssel, Éditions Champ Vallon, « Les Cahiers de la compagnie du paysage », 2006, p. 274-284.

Lalarge, R., « Territorialisation(s) et Parcs naturels régionaux », in Faure, A. et Négrier, E. (sous la dir. de),  Les Politiques publiques à l'épreuve de l'action locale. Critique de la territorialisation, L'Harmattan, 2007, p.69-78.

Lascoumes, Pierre, L'écopouvoir, Environnement et Politiques, Paris, La Découverte, 1994.

Laurens, L, « Les Parcs naturels régionaux, une approche patrimoniale de la fragilité et de la gestion paysagère », in Les Parcs naturels en France, un concept de développement territorialisé et environnemental à l'épreuve du temps, Bulletin de la Société languedocienne de géographie, n° 3-4 décembre. 1997, p.13-29.

Moquay, P. et al., « Une typologie des interventions intercommunales en matière de paysage », in Berlan-Darqué, M. et al, Paysage : de la connaissance à l'action, Versailles, Éditions Quae, 2007, p.195-209.

Pousset, F., « Paysage rural, rivalités d'usage et modes de régulation. Étude de cas : le bocage du Véron », mémoire de master deuxième année « Aménagement et recomposition territoriale », université François-Rabelais, Tours, 2007, 100 p.

Auteur

Mathieu Bonnefond, Sylvie Servain-Courant et Laura Verdelli

Mathieu Bonnefond est docteur en aménagement, et en postdoctorat UMR6173 CITERES (CNRS et université de Tours).
Courriel : mathieu.bonnefond@yahoo.fr

Sylvie Servain-Courant est géographe, maître de conférences à l'École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois et membre de l'UMR6173 CITERES (CNRS et université de Tours).
Courriel : servain@ensnp.fr

Laura Verdelli est docteur en aménagement, en poste ATER EPU-DA à l'université de Tours, UMR6173 CITERES (CNRS et université de Tours).
Courriel : laura.verdelli@tiscali.it

Pour référencer cet article

Mathieu Bonnefond, Sylvie Servain-Courant et Laura Verdelli
Politiques paysagères en action pour la protection et la valorisation du patrimoine naturel et culturel
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/politiques_paysageres_en_action_pour_la_protection_et_la_valorisation_du_patrimoine_naturel_et_culturel_

  1. Les trois archétypes dégagés par les auteurs sont « paysage identité, paysage décor, paysage de territoire » et constituent une entrée pertinente pour nos cas d'étude.
  2. Projet porté par l'UMR6173 CITERES - Programme non thématique 2005, ANR (Agence nationale de la recherche).
  3. Projet subventionné par la DIREN Centre et le plan Loire grandeur nature sur l'évolution des paysages ligériens.
  4. Projet du programme « Paysage et développement durable » (ministère de l'Environnement, 2005-2009).
  5. Solidarité et renouvellement urbain.
  6. Tourisme de nature : forme de tourisme dans laquelle la motivation principale est l'observation et l'appréciation de la nature (définition de l'Organisation mondiale du tourisme).
  7. Chambre d'agriculture, Ligue de protection des oiseaux, Fédération des chasseurs, etc.
  8. Acnat : Action communautaire pour la nature devenue par la suite Life-nature.