20 ans d'Observatoire photographique des paysages dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord

Récit d'expérience

Twenty Years of Photographic Observation of the Landscape in the Vosges du Nord Regional Nature Park

A Case Study
12/01/2017

Résumé

Après presque 20 ans quasi ininterrompus de reconduction photographique pour l'Observatoire photographique du paysage, rythmés par des exercices permanents de médiation, de pédagogie, de valorisation artistique et culturelle, le Parc naturel régional des Vosges du Nord et la direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement Alsace Champagne Ardenne Lorraine souhaitent établir un bilan des évolutions du paysage sur ce pas de temps, mais également requestionner le dispositif au regard de la charte qui constitue le projet de territoire et notamment sa vocation 3, intitulée : « un territoire qui ménage son espace et ses paysages » (Syndicat de coopération pour le Parc 2014). 20 ans, un corpus de plus de 700 photos réparties en 200 points de vue qui témoignent d'un parcours, et après ? L'Observatoire photographique du paysage ne doit pas devenir un colosse figé qui impressionne par son abondance et la qualité du travail d'auteur. Il doit davantage se révéler vivant, support de débat, élément de réponse et, plus que tout, matière à projet. À ce stade de la vie du dispositif, l'enjeu est évidemment de rendre visibles et compréhensibles les transformations continues, les mutations brutales ou les lentes sédimentations du territoire, mais surtout de voir par son biais l'émergence d'une nouvelle culture paysagère locale, issue d'un regard collectif, en s'extrayant de la systématique imagerie touristique consensuelle. L'Observatoire photographique du paysage a permis depuis le premier jour d'animer le territoire autour du thème du paysage. Nous présenterons dans un premier temps certains de ces emplois. Depuis janvier 2016 et en prévision des 20 ans du déploiement du dispositif, l'ambition est de donner une nouvelle dimension à la matière première que constitue le gisement de photographies. Véritable outil potentiel de coproduction de projets, l'Observatoire photographique du paysage doit s'animer encore davantage pour, grâce à la maturité partagée acquise du regard rétrospectif, construire par le paysage le projet de développement du territoire. Nous verrons comment le Parc naturel régional des Vosges du Nord tente de se saisir des photographies comme support pour créer un réflexe dans la prise en compte du paysage par l'image. En résumé, la question que nous nous posons est : comment privilégier le recours en premier lieu à la représentation verticale d'une portion de territoire, ce que l'on voit, sa perspective, ses plans de lecture successifs, ses éléments structurants, plutôt que l'approche cartographique ou en plan, plus répandue mais moins palpable et évocatrice pour l'ensemble des usagers du territoire.
After nearly 20 years of almost uninterrupted extended photographic activity on the part of the Photographic Observatory of the Landscape, supplemented by mediation, pedagogical activities, and artistic and cultural promotion, the Vosges du Nord Regional Nature Park and the Alsace Champagne Ardenne Regional Environmental, Development and Housing Agency wanted to review the changes which occurred in the landscape during this period. They also wanted to reassess the process in the light of their regional development commitments, and namely commitment number 3 of being «a region which cares for its spaces and landscapes» (Parc 2014 Association). After having compiled a collection of more than 700 photographs taken from 200 different points of view, spanning a period of 20 years, and documenting changes in the landscape, the question was, what should the next step be? The Photographic Observatory should not simply represent an impressive body of fine creative photographic works. It needs to pro-actively encourage discussion, provide answers and, above all, inspire initiatives. At this stage in its existence, its aim should be to render the constant changes as well as sudden transformations and successive territorial layers of the landscape visible and understandable but, above all, it should reveal the emergence of a new local landscape culture born of a collective perspective, while steering clear of any systematic consensual touristic imagery. Since its creation, the Photographic Observatory made it possible to promote the region through the theme of the landscape. This article starts by presenting some of the Observatory's activities. Since January 2016 and, in anticipation of the 20th anniversary of the Observatory, the ambition is to confer a new dimension to the photographic archives. As a potential co-production partner in the development of projects, the Observatory should make better use of the shared maturity acquired through a retrospective view to contribute to the development of the region through its landscape. We shall see how the Vosges du Nord Regional Nature Park attempts to use these photographs to encourage the systematic use of images of the landscape in development projects. In summary, the question concerns how to privilege initially resorting to a vertical representation of a part of an area, the visible part, its perspective, successive interpretations and structural elements, rather than resorting to maps or plans, which are more often used but remain less palpable and less evocative for the inhabitants of the area.

Texte

Narration du territoire par le paysage

Comment mieux raconter l'expérience d'un lieu, son vécu, que par une représentation visuelle qui l'accompagne au fil du temps qui passe ? La photographie de paysage qui saisit l'instant constitue un témoin d'une réalité à un moment de la vie d'un territoire. L'Observatoire photographique du paysage (OPP) donne une lecture de l'histoire des vingt dernières années des Vosges du Nord. Qu'avons-nous fait de nos paysages ? Si le paysage désigne « une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations » (Convention européenne du Paysage, 2000), chaque individu/groupe/collectivité porte donc une part de responsabilité face à la morphologie des paysages actuels.
L'écriture de l'histoire du territoire se fait à travers ses paysages. C'est par le paysage et dans sa représentation que s'expriment les singularités, l'identité. Le paysage constitue la surface perceptible d'un territoire. Il est, pour un visiteur qui le découvre, la seule partie visible de la culture du lieu et par extension des gens qui le vivent, l'habitent, le pratiquent, le façonnent... Lire un paysage permet une première entrée en matière pour comprendre à qui on a à faire, quels sont les occupants et les relations qui les lient à leur socle : consommation d'espace, occupation du sol, nature, exploitation et valorisation des ressources disponibles, modes constructifs, traditions, liens sociaux, pratiques agraires et forestières, morphologie des réseaux hydrographiques, etc.
Le paysage est à la fois une clef d'entrée et un espace de débat. Il évoque un lieu commun, à la vue de tous, qui touche largement et permet de susciter l'intérêt et le questionnement. Tout le monde vit quelque part, mène des actions visibles à son échelle, regarde avec ses propres yeux, son bagage culturel et social, ses références esthétiques, son expérience intime du monde. Pour cette raison, un champ de sujets infinis peut être abordé à partir de la notion de paysage.
Le paysage est, par nature, transversal, il implique forcément un croisement des regards. Les attentes face aux problématiques du paysage sont vastes et les positions des différents acteurs ne convergent que très rarement. L'usage de l'outil de l'OPP constitue pour un territoire donné, ici le Parc naturel régional (PNR) des Vosges du Nord, un support pertinent pour une politique paysagère partagée. Dans ce cadre, et nous le verrons par la suite, le dispositif de l'OPP et son corpus de photographies-témoignages représentent à la fois un objet artistique, un outil d'animation pour un questionnement collectif, un vecteur pour une démarche pédagogique, et enfin une fenêtre « vers l'après » et le champ des possibles par l'exercice de la prospective de paysage.

Un parcours partenarial solide arboré par véritable travail d'auteur

L'OPP a été mis en place en février 1997 sur le territoire du PNR des Vosges du Nord. C'est l'itinéraire n° 11 de l'Observatoire photographique national du paysage (OPNP). Les directions régionales de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement (alors Alsace et Lorraine), partenaires historiques engagés depuis la création du dispositif, accompagnent attentivement cet itinéraire. Sa particularité est d'avoir au départ, conformément à la méthode du ministère, choisi 100 points de vue dont 40 prioritaires, puis, très rapidement, le nombre de points de vue a été abondé par les regards croisés :
  • du photographe, Thierry Girard, de son approche sensible et de son cheminement artistique personnel ;
  • de la structure porteuse : le PNR des Vosges du Nord et de l'ajustement au regard de problématiques d'évolutions inhérentes au territoire  : définition de structures naturelles de référence pour accroître la prise en compte du paysage dans les projets, anticipation d'aménagements majeurs, intégration de systèmes de production d'énergies renouvelables, etc. ;
  • de la diversité des approches des membres du comité de pilotage (élus, animateurs, chargés de mission, enseignants, services de l'État, de la région, du département, CAUE, etc.).
Cet exercice de questionnement permanent de la définition des points de vue, mais aussi une part importante de liberté laissée à l'auteur/photographe offrent à l'OPP des Vosges du Nord une souplesse et une richesse qui lui permettent d'être proche des permanences et des mutations du territoire. À ce jour le corpus se compose de 200 points de vue et un comité de pilotage pluridisciplinaire se réunit deux fois par an.

De l'usage et de la valorisation de l'Observatoire photographique du paysage depuis sa création

En 2004, après 8 ans de reconduction, un premier bilan de l'OPP a donné lieu à la publication d'un livre de photographies et à la réalisation de deux expositions, l'une à caractère « d'auteur » comportant une sélection de beaux tirages, l'autre à caractère pédagogique qui a circulé sur l'ensemble du territoire. Cet outil, support de médiation, était l'occasion de recueillir le ressenti des habitants par le biais d'une enquête complétée en lieu et place de l'exposition. En appui, des cafés bavards sur le thème du paysage ont permis un dialogue avec les habitants. Ces rendez-vous sont organisés par le PNR dans les cafés et restaurants du territoire pour rencontrer des professionnels/chercheurs/chargés de mission pour débattre et partager des sujets essentiels pour le territoire. Un CD et une malle pédagogique créée en coopération avec la Grange aux Paysages à Lorentzen (67), Centre d'éducation à l'environnement et à la culture, constituent un support de formation pour les animateurs du réseau PNR et les structures associées. Plusieurs séances pédagogiques par an, qui ont comme objectif de présenter l'OPP et l'évolution des paysages du PNR des Vosges du Nord, sont menées dans les écoles et collèges du territoire. Depuis 2009, les séries photographiques sont utilisées dans le volet d'analyse paysagère des diagnostics territoriaux établis par le PNR à destination des communes à l'occasion de l'élaboration-révision de document d'urbanisme. L'intérêt de parler du territoire avec des représentations identifiables par les acteurs locaux est inestimable. Le travail cartographique et d'interprétation fourni dans ce porter à connaissances est richement documenté et porte un regard objectif sur une collectivité. Les photographies y ajoutent la dimension d'ancrage dans une réalité connue de lieux communs. Enfin, en 2014, l'accessibilité du plus grand nombre à l'ensemble des points de vue et des reconductions photographiques géolocalisées est rendue visible via le site Internet du PNR des Vosges du Nord1.
Au-delà de ces outils qui font vivre la matière photographique du corpus comme sujet central, l'OPP est également utilisé comme argumentaire plus large, dans des échanges quotidiens avec les élus, les habitants, les partenaires financiers, etc. On peut notamment citer le pôle d'excellence rural « Dynamiser l'économie de l'habitat durable, fondée sur la valorisation des ressources locales », pour lequel un dépôt de dossier et une réalisation ont vu le jour en 2014. Les photographies de l'OPP ont, dans ce cadre, permis, d'une part, de rappeler/montrer que la culture constructive du territoire gravite autour du bois : maison à pan de bois dans le Piémont, schopf2 en Alsace bossue, et d'autre part, d'illustrer le constat du peuplement d'essences autochtones dans nos forêts composées majoritairement de feuillus et plus précisément de hêtres. Jusque-là, le rapport entre cette ressource disponible et locale et la possibilité d'établir une véritable filière de construction n'avait jamais été envisagé. Les photos ont donc permis de nourrir le discours, d'étayer une démonstration par des éléments tangibles et de susciter une adhésion au projet, ou du moins une compréhension illustrée des enjeux. Un bâtiment témoin innovant en lamellé-collé de hêtre, estampillé « Vosges du Nord » a été réalisé à Preuschdorf (67) par les acteurs locaux des filières bois existantes.

Pan de bois, site 7 (Langensoultzbach, 67). Photos OPP, Thierry Girard.

Forêt de feuillus, site 57 (Niedersteinbach, 67). Photos OPP, Thierry Girard.

Bâtiment témoin (Preuschdorf, 67). Photo : PNR du Gâtinais.


En 2014, afin de capitaliser des informations précises sur l'ensemble des points de vue, une base de données fondée sur des notices et des analyses techniques de chaque point de vue a été conçue. Cette base de données prend la forme d'une matrice Excel, qui permet de recueillir des informations structurées sur chacun des points de vue et de ces reconductions. Un thésaurus richement constitué complète cette matrice. Issue du travail conjoint du PNR et de la direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement, la nomenclature de la base de données a été partagée avec le ministère de l'Écologie, de l'Énergie, du Développement durable et de l'Aménagement du territoire. Les limites de l'exercice dont est issue la base de données, identifiées en 2014, sont que l'OPP permet essentiellement de questionner l'évolution de sujets ou de thématiques très précis, voire d'éléments isolés, sans permettre la compréhension des dynamiques globales à l'œuvre sur le territoire. En somme, il faut être très vigilant face aux conclusions qui pourraient découler d'une série de photos et vérifier les hypothèses sur le terrain et par des comparaisons à des contextes similaires. Cette dynamique que l'on observe par le biais d'une série est-elle un phénomène généralisé qui peut soulever des interrogations, un diagnostic et des actions pour une ligne commune à suivre, à l'échelle du territoire ? Ou, est-on en présence d'un effet isolé auquel une réponse unique sans nécessaire mutualisation peut satisfaire ? Cette grille, créée alors, est aujourd'hui un support précieux pour le suivi et la gestion de l'OPP : l'archivage, le classement, la prise de note et le recueil des commentaires lors des comités de pilotage.

Partager un regard rétrospectif pour mettre le territoire en mouvement

« L'Observatoire n'est pas un tribunal et le photographe n'est pas un huissier : il ne s'agit ni de photographier le doigt tendu en étant dans la dénonciation et l'accablement du paysage, ni, dans le sens contraire, de privilégier une dérive emphatique et idéalisante. Le photographe ne juge pas mais son travail rigoureux, documenté, active le questionnement du paysage. » (Girard, 2004.)

La vocation de cette démarche engagée de l'OPP doit permettre l'émergence d'une maturité collective au sein des acteurs du territoire. Il apparaît que cela représente un outil efficace d'observation et de partage de l'évolution des paysages. Les séries photographiques constituent un témoignage qui permet de porter un regard critique sur les politiques d'aménagement, de gestion et de protection des paysages des 20 dernières années. Toutefois, l'idée du regard rétrospectif n'est pas, pour le PNR, de stigmatiser telle ou telle décision ayant engendré des paysages estimés comme peu désirables mais plutôt de tirer un enseignement collectif pour se projeter mieux dans les années à venir.
L'utilisation des photos de l'OPP doit constituer un indicateur de la prise en compte du paysage. En ce sens, en prévision des 20 ans de l'OPP en 2017 et pour une valorisation accrue des séries photographiques, une mission d'analyse de l'évolution des paysages requestionne le dispositif. Cette mission couvrant l'année 2016 a pour finalité de :
  • mettre en évidence comment les paysages ont évolué les 20 dernières années pour permettre d'avoir un regard rétrospectif sur les effets de la mise en œuvre de la politique du PNR ;
  • relire la charte et les objectifs pour les mettre en « œuvre », en « projet » à travers un exercice de prospective à partir de successions de photos. Énoncer des outils et des méthodes pour y parvenir ;
  • partager le bilan de 20 ans d'expérience collective de paysage. Faire émerger ou s'affirmer une culture partagée du paysage des Vosges du Nord.
Quels choix ont mené aux paysages actuels  ? Quelle est notre appréciation des permanences ou des mutations visibles ? Quelles conclusions pouvons-nous tirer de manière collégiale  ? L'analyse partagée des données doit faire naître une prise de conscience de l'état de notre territoire et nous amener à nous interroger sur la façon dont nous agissons sur lui chacun à notre échelle : élus, acteurs économiques, exploitants des ressources, habitants, promeneurs, etc. Un regard orienté par thématiques, nées du croisement du corpus de photographies et du contenu de la charte du PNR, interroge les séries de photographies.
L'exercice, allant de l'observation rétrospective à la compréhension des dynamiques paysagères, vise à créer un « réflexe - Paysage » généralisé dans les prises de décision des acteurs de l'aménagement, de la gestion et de la protection des paysages, tant l'individu que le groupe/la collectivité. L'objectif de ce travail est bien de «... comprendre les phénomènes qui font évoluer le paysage et de fonder à partir de cette connaissance une autre manière d'aménager les sites, de les gérer, de projeter l'ensemble des phénomènes qui conduisent à fabriquer l'identité d'un territoire » (Roger, citant Chemetoff, 2013).

Une émulation collective pour un projet de territoire par le paysage

« Le territoire est une œuvre d'art : peut-être, la plus noble, la plus collective que l'humanité n'ait jamais réalisée. Contrairement à la plupart des œuvres techniques ou artistiques (qu'il s'agisse de peinture, de sculpture ou d'architecture) issues du façonnement par l'homme de matériaux inanimés, le territoire est le produit d'un dialogue poursuivi entre des entités vivantes, l'homme et la nature, dans la longue durée de l'histoire. » (Magnaghi, 2003.)

L'objet OPP est sans conteste artistique et culturel, mais il représente également un outil d'évaluation qu'il faut mettre en écho au moment de l'analyse avec le(s) projet(s) du territoire. Établir un bilan hors sol n'a que peu de sens dans une démarche d'OPP adossé à un PNR, lieu d'expérimentation et de projet par nature. À l'instar des plans de paysage, la perspective de mener un cheminement intellectuel collectif puis de parvenir à faire un exercice prospectif à partir de l'OPP complété par d'autres approches devrait permettre de formuler des réponses tangibles pour le développement du territoire. Ce cheminement collectif, qui ne va pas de soi et demande une animation active, passe par différents états. En premier lieu, vient le temps de l'observation et de l'écoute. Par des ateliers, on prend le temps, ensemble, de regarder nos paysages et leur évolution, de se positionner comme observateur. Amener les acteurs souvent très (trop) proches du territoire à prendre de la distance le temps d'un atelier crée un terrain favorable à la construction de projet partagé. C'est une étape primordiale qui permet de nommer ce que chacun voit dans une image, puis de confronter avec les autres participants la manière dont ce qui est vu est ressenti ou interprété. Ce moment permet de comprendre la transversalité que représentent la notion de paysage et la diversité des perceptions qui en découlent au sein d'une même catégorie d'acteurs. Dans un second temps, on décrypte et on explique ce qui s'est passé, quelles permanences et mutations ont lieu dans ce qu'on voit ? Comment nomme-t-on les dynamiques/tendances d'évolution du paysage observées ? Puis enfin, on se pose la question des paysages que nous voulons léguer aux générations futures et des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.

Prendre le temps de se positionner en observateur

Deux exercices présentés ci-dessous présentent des ateliers animés par le PNR destinés à regarder ensemble les paysages du territoire à partir des photographies de l'OPP. Ils illustrent le premier temps d'observation et d'écoute du processus d'une possible construction de projet par le paysage comme clef d'entrée.

Atelier grand public


OPP Atelier grand public à Neuwiller-lès-Saverne (67), tableau récapitulatif.

Tutoriel et OPP Atelier grand public à Neuwiller-lès-Saverne (67).

La pratique de cet exercice qui permet à une tranche de la population large et diversifiée de s'exprimer (enfants, actifs, retraités, autochtones, randonneurs...) met en évidence la multitude des prismes par lesquels les individus perçoivent le paysage par une photographie : l'art, l'affect, la culture, la catégorie socioprofessionnelle, le vécu, etc. Ainsi, par exemple, certaines personnes qui connaissent le lieu photographié et l'apprécient se positionnent favorablement, et choisissent une gommette « j'aime » alors qu'ils trouvent que la photographie dessert l'endroit, qu'ils jugent bien plus beau dans la réalité. Le sentiment et l'affect l'emportent sur la représentation. D'autres sont d'emblée touchés par l'esthétique des photographies (le cadrage, les couleurs, les intensités, le parti pris du photographe...) et font abstraction de la géographie du lieu représenté.

Atelier élus - Exercice 1 : Territoire en paysage


Atelier élus, Territoire en paysage.

Extrait de la synthèse de l'atelier Territoire en paysage, 22, 23 et 24 mars 2016. Sources : PNR Vosges du Nord.


La durée de cet exercice, court, oblige les participants à être relativement spontanés, et permet de capter un ressenti de ce qui apparaît comme une évidence pour chacun. Pour constater ensemble des choix de chacun, et dresser une représentation de l'appréciation commune des typologies de paysages, l'animateur regroupe à l'issue des 15 minutes, par gradient de couleur, les photos étiquetées. L'ensemble des participants ont alors devant leurs yeux le résultat d'un travail collaboratif qui dresse le visage qu'ils se font de leur territoire intercommunal. Sans s'en apercevoir, ils préfigurent une culture paysagère intercommunale. Ces éléments en visu et en mémoire, les participants sont rapidement invités à participer aux exercices de métaplan portant sur les ressources et le développement du territoire. Une synthèse de l'exercice a été présentée aux élus, elle est fournie en annexe à la consultation du maître d'œuvre du PLUI. L'ambition affirmée par le PNR lors de la restitution est de proposer aux élus de solliciter l'OPP dès que nécessaire, de s'y référer dans des moments de doute ou de questionnement face à la stratégie à adopter pour pouvoir bénéficier de l'expérience collective face à des problématiques souvent identiques. Les photos donnent une vision formelle des décisions stratégiques définies sur un plan de zonage souvent perçues de manière austère. Introduire la planification urbaine par des photos prises sur le territoire concerné permet d'avoir avec les élus une entrée en matière palpable. Interroger par un exercice rapide notre œil, notre ressenti du territoire par le paysage a pour objectif de susciter une prise de conscience collective des spécificités du territoire : les qualités pour lesquelles on le porte haut dans son cœur, les défauts et périodes moins fastes qui l'ont marqué et dont il porte les stigmates, mais également les ambitions et les espoirs qu'on projette en lui.

Atelier élus - Exercice 2 : Comment appréciez-vous l'évolution des paysages de votre territoire ?


Atelier élus, Territoire en paysage.

Extrait de la synthèse de l'atelier Territoire en paysage, colorvote, 22, 23 et 24 mars 2016. Sources : PNR Vosges du Nord.


Extrait de la synthèse de l'atelier Territoire en paysage, colorvote, 22, 23 et 24 mars 2016. Sources : PNR Vosges du Nord.

Ce deuxième exercice permet de sonder l'avis des élus sur leur appréciation de l'évolution d'un paysage. Trois photos par série sont proposées au colorvote3 qui comprend 5 valeurs d'appréciation et 2 positions neutres. Ainsi, les participants sont invités à répondre à la question : « Je trouve que l'évolution que je vois est : très positive, positive, moyennement positive, pas positive, pas positive du tout, je ne sais pas, je ne veux pas répondre ». La synthèse rejoint celle du premier exercice, mais permet d'ajouter des précisions sur des dynamiques discutées qui présentent des sujets à enjeux en face desquels les participants semblent démunis : site industriel en friche, arrivée d'éoliennes dans le paysage, vacance des maisons traditionnelles, retour de la nature toute-puissante et fermeture des fonds de vallée...

Comprendre et construire le projet par le paysage

« Le déficit d'images valorisantes de notre avenir apparaît comme un véritable danger qui nous guette... À force de nous faire entrevoir le pire comme seule perspective d'avenir, ne devons-nous pas craindre que, faute de choix, paralysés dans notre capacité d'intelligence, d'imagination et d'action, nous soyons acculés à réaliser ces prédictions apocalyptiques, comme l'homme sujet au vertige se précipite dans le vide ? » (Schuiten, 2010.)
L'OPP est un véritable laboratoire qui témoigne de l'expérience du paysage et doit devenir un support d'anticipation, de questionnement pour le projet du territoire. La formalisation du bilan rétrospectif et la méthode pour des outils prospectifs sont en gestation. Les dispositifs seront présentés et proposés à l'expérimentation auprès des acteurs (élus, enseignants, formateurs...) dans le courant du dernier trimestre 2016. D'ores et déjà, un travail est avancé visant à la réalisation et à l'édition de fiches dites « paysage » destinées à être des supports/guides d'aide à la prise de décision pour les acteurs du paysage sur le territoire et notamment les élus. Les illustrations, les schémas des fiches conçus par l'équipe PNR pourront être utilisés à d'autres fins, notamment comme supports pédagogiques pour les ateliers scolaires, les réseaux d'animation du parc, une exposition pédagogique grand public.

Les fiches paysage

Un certain nombre de photos traitent de plusieurs sujets et sont le reflet de la complexité et de la réalité du paysage comme un lieu sur lequel sont projetés des désirs et des ambitions multiples. Aborder les photos uniquement par une seule thématique tend à ne considérer qu'une partie sans comprendre de manière globale le paysage et les problématiques qu'il soulève. Ainsi, certaines séries de photos servent à illustrer des problématiques très précises (exemple : préservation et accompagnement des vergers hautes tiges) et d'autres à exprimer la complexité des problématiques qui peuvent se trouver en un même lieu (exemple : photo où on lit simultanément un phénomène de suppression de vergers, de mise en vente d'une dent creuse et de fermeture du fond de vallée). Deux typologies de fiches d'aide à la décision sont conçues (6 fiches transversales et 15 fiches thématiques). Les illustrations ci-après montre le déroulé d'une fiche transversale, ou comment s'effectue le passage de la photographie à la prospective en 5 étapes.

Étape 1 : DÉCOMPOSER - Comment lire un paysage ?
Objectif : Montrer les différents plans d'une photographie et la mettre en lien avec la carte et le lieu de prises de vue. Faire saisir la complexité d'un paysage et les thématiques qui concernent chaque plan.

Extrait, fiche transversale n° 1. Source PNR Vosges du Nord.

Étape 2 : IDENTIFIER - Quels éléments composent le paysage ?
Objectif : À partir de 3 photos significatives d'une série, réaliser des schémas de simplification pour permettre une identification des éléments qui composent le paysage. Numéroter et nommer chaque élément. Proposer une lecture en seul un coup d'œil par un code couleur des éléments qui apparaissent et disparaissent

Extrait, fiche transversale n° 1. Source PNR Vosges du Nord.

Étape 3 : COMPRENDRE à analyser les dynamiques paysagères ?
Objectif : Saisir par des illustrations schématiques les dynamiques à l'œuvre et mettre en lien l'impact des changements et le temps.

Extrait, fiche transversale n° 1. Source PNR Vosges du Nord.

Extrait, fiche transversale n° 1. Source PNR Vosges du Nord.

Étape 4 - SE PROJETER - Quel paysage pour demain ?
Et demain ?
Vision à l'horizon 2025, 2100, 2250... de la morphologie des paysages de demain. Quel visage du territoire souhaitons-nous léguer ? Quels écueils voulons-nous éviter ? Selon les cas :
  • réalisation de schémas prospectifs à partir des tendances que nous souhaitons infléchir ;
  • réalisation de schémas prospectifs de « scénario catastrophe » là où il semble y avoir une urgence ;
  • réalisation de schémas utopiques là où on ne peut plus rien faire mais où on imagine au regard de notre expérience collective ce qu'on aurait pu faire.
L'exercice prospectif est réalisé par un paysagiste-concepteur, à partir :
  • des dispositions de la charte applicables aux thématiques concernées ;
  • des échanges, débats et abondements des ingénieurs et scientifiques, chargés de mission PNR ;
  • de la relecture critique et constructive des membres du comité de pilotage.

Extrait, fiche transversale n° 1. Source PNR Vosges du Nord.

Étape 5 - BOÎTE À OUTILS/BOÎTE À IDÉES
Définir le champ des actions possibles de la charte du PNR pour l'aménagement, de gestion ou de protection en lien avec les dynamiques observées. Lister les dispositifs existants, les organismes concernés, donner les liens et les personnes-ressources. Illustrer par des photos de référence de réalisations exemplaires.

La prospective pour coconstruire une culture paysagère et passer à l'acte sereinement

Au-delà des réalisations et de l'animation des fiches paysage, des ateliers prospectifs sont envisagés avec des groupes volontaires ciblés par catégorie : élus, scolaires, étudiants, villageois, etc. L'objectif est de permettre une expérimentation par l'image et un raisonnement partagé. Avant l'acte physique d'aménagement, de protection ou de gestion des espaces, se situent les phases de conception, de genèse, l'angoisse de la page blanche ou presque. Dans notre cas, la page n'est pas blanche mais riche de 20 ans de témoignage photographique. Chacun, à sa manière, devra à l'occasion de ces ateliers s'investir, mener une réflexion, engager un processus de création/conception. Ce cheminement collectif et individuel permet d'asseoir notre culture commune pour mieux investir l'avenir. Concrètement, après l'analyse d'une série complète de photographies, les participants seront amenés à dessiner, à coller, à écrire l'avenir à partir de la dernière image de la série...

Limites et perspectives du dispositif pour le Parc naturel régional des Vosges du Nord

Le recours à l'OPP n'est pas toujours un réflexe pour se poser les questions qui gravitent autour de la notion de paysage. Il ne peut, à lui seul, apporter de réponse à tous les sujets. Une première limite au recours systématique des photographies concerne l'objet/le paysage montré. L'OPP présente certains sujets devant lesquels les acteurs se sentent souvent démunis, notamment les séries qui traitent de la forêt et de l'agriculture par exemple. L'impact sur le paysage de changements de pratiques sur ces deux types d'occupation du sol est perçu de manière forte sans que le PNR, les collectivités ou les individus ne puissent toujours avoir les cartes en mains pour agir. Ces sujets qui dépendent de décision supracommunale, voir supranationale, si on considère l'exemple de la politique agricole commune, méritent qu'on se pose la question suivante : l'OPP ne peut-il pas devenir un indicateur pour d'autres domaines que celui de l'aménagement du territoire ? La matière existe, ne faut-il pas s'en saisir plus largement ?
Une seconde limite pouvant représenter un frein à l'usage de l'OPP concerne la forme : la photographie d'auteur. Le support photographique est un langage fort, porté par un travail d'auteur investi qui donne une empreinte prégnante. Dans le cas de l'OPP des Vosges du Nord, c'est un regard vrai, proche de la tradition de photographie documentaire dont est issu Thierry Girard. Ces photos, perçues presque comme des peintures de nus, parfois crues, n'enjolivent pas la réalité comme le fait l'imagerie touristique. L'adhésion du public n'est donc pas toujours une évidence, mais c'est une nécessité pour le PNR d'entrer en concertation avec le territoire par des images du réel, par les paysages du quotidien.
Enfin, le dispositif en lui-même constitue une limite à la compréhension et à l'analyse de l'évolution des paysages. Les photos de l'OPP seules ne suffisent pas à saisir un territoire singulier et complexe. Une connaissance du contexte géographique, économique, historique est indispensable. L'arpentage, l'expérience du terrain pour saisir le hors-champ, confronter le raisonnement issu des photos à la réalité ne peuvent être remplacés. Certains points de vue ont été choisis pour suivre des évolutions précises et pressenties, mais, ils montrent finalement peu de changements, alors que le hors-champ peut avoir subi de fortes modifications. Par exemple, alors que notre objectif a été orienté pendant 15 ans vers le suivi de l'extension d'une exploitation agricole qui a très peu évolué, le paysage environnant du hors-champ a vu apparaître un lotissement de 20 lots bâtis à ce jour.

Le partenariat entre le PNR des Vosges du Nord et les directions régionales de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement, anciennement Alsace et Lorraine, a permis de conforter les principes de l'Observatoire et de définir un cadre permettant de poursuivre cette démarche sur le long terme. Ce corpus d'images couvre de nombreux thèmes qui fondent les notions de paysages et capitalise l'action des multiples acteurs, dont une génération d'habitants. Suivre l'évolution des paysages et anticiper leur devenir constituent les fondements de l'OPP. De nombreux outils permettent d'initier des démarches paysagères : atlas de paysage, plan de paysage, charte, schéma de cohérence territorial (Scot), plan local d'urbanisme (PLU), etc. L'OPP, à bien des égards, peut contribuer à ces processus et constituer un argumentaire pour définir les objectifs de qualité paysagère. Certaines démarches sont obligatoires et l'OPP peut représenter un outil pertinent, comme c'est le cas aujourd'hui dans le porter à connaissance réalisé par le PNR pour la création ou la révision de documents d'urbanisme, mais d'autres appropriations sont sûrement à inventer encore. La révision de la charte du PNR des Vosges du Nord approuvée en 2013 a défini, dans sa mesure 3.1.2 nommée : « Accompagner l'évolution des paysages », des fiches de préconisations paysagères qui déclinent des principes de protection, de gestion et d'aménagement du paysage par unités paysagères. Cette mesure vise également le renforcement de la culture des paysages des Vosges du Nord et le développement d'une nouvelle méthode dans la prise en compte du paysage. L'OPP semble faire émerger une manière différente de faire du projet par l'image et le dialogue. Ce médium, la photo, dont chacun peut se saisir, que chacun sait décrire et comprendre, est un support qui déjoue le piège d'instruments de planification et de projet qui répondent aux codes spécifiques des métiers de l'aménageur. L'année 2017 qui signera les 20 ans de démarche partenariale de l'OPP aspire à être une année sous le signe du paysage. Un chapelet d'animations, d'événements et d'installations cadencés sera organisé tout au long de l'année. Dans ce contexte, l'enjeu est de rendre visibles la capitalisation d'images de l'OPP, l'expérience collective de paysage, le travail d'auteur réalisé depuis 1997, mais également de tester des embryons de nouvelles méthodes dans la prise en compte du paysage et notamment des dispositifs de coconception à partir de photographies.

Mots-clés

Observatoire photographique du paysage (OPP), regard partagé, analyse, prospective, projet de territoire, culture paysagère
Photographic Observatory of the Landscape, shared perspective, analysis, prospective, development project, landscape culture

Bibliographie

Convention européenne du paysage, Florence, 2000, téléchargeable sur :
http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/DGALN_brochure_convention_paysage.pdf.

Ensemble des photos géolocalisées de la base de données OPP, URL : http://www.parc-vosges-nord.fr/OPP.

Girard, T, Vosges du Nord. L'Observatoire photographique du paysage, Toulouse, Les Imaginayres, 2004.

Magnaghi, A, Le Projet local, Sprimont, Mardaga, coll. « Architecture + Recherches », 2003.

Roger, A, Court Traité du paysage, Paris, Gallimard, 2013.

Schuiten, L, Archiborescence, Wavre, Mardaga, 2010.

Syndicat de coopération pour le parc 2014, projet de territoire horizon 2025, Charte du Parc naturel régional des Vosges du Nord, téléchargeable sur : http://www.parc-vosges-nord.fr/html/telechargement/projet_territoire/Charte_du_parc_numerique_2014/Charte_et_plan/1_Rapport_charte_PNR_Vosges_du_Nord_finale_03_2014.pdf.

Auteur

Romy Baghdadi

Paysagiste-conceptrice, elle est chargée de mission « évolution des paysages » au Parc naturel régional des Vosges du Nord.
Courriel : r.baghdadi@parc-vosges-nord.fr

Pour référencer cet article

Romy Baghdadi
20 ans d'Observatoire photographique des paysages dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord
publié dans Projets de paysage le 12/01/2017

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/20_ans_d_observatoire_photographique_des_paysages_dans_le_parc_naturel_r_gional_des_vosges_du_nord

  1. http://www.parc-vosges-nord.fr/OPP/.
  2. Un schopf ou schopp est un prolongement de la toiture de pente moins accentuée au niveau de la partie de l'exploitation. Seule présence du bois en façade, cet appentis empiète sur l'usoir. Sa fonction est de protéger l'entrée de la grange, de stocker le bois de chauffage et les outils. L'espace créé devient une cour couverte dédiée au travail extérieur. Ce type d'extension se serait développé au XIXesiècle, répondant à la nécessité d'agrandir les surfaces de stockage et de remisage de l'exploitation ; voir le site éco-rénover dans les Vosges du Nord : http://eco-renover.parc-vosges-nord.fr/comprendre-eco-renovation/le-patrimoine-bati-des-vosges-du-nord/maison-bloc-lorraine-alsace-bossue-schopf-grange.html.
  3. Le vote coloré est un outil d'animation qui permet de structurer une discussion collective et facilite l'expression de tous les participants.